Quelques extraits de la chronique de Max Alhau — Pour Raymond Guérin — de la Revue littéraire Europe juin juillet 1985.
"L'œuvre de Raymond Guérin se place sous le signe de la représentation et celui de la dualité. Représentation d’abord, en ce sens qu’elle est fondée sur la peinture critique de la société, de la satire à la dérision, et, de fait, devient le lieu où l’appareil social est mis à mal, dénoncé comme contraire aux fins que tout homme porteur d’idéal poursuit. Le porte-parole exemplaire, double de Raymond Guérin, sera Monsieur Hermès, à la fois acteur et témoin, héros ou antihéros, victime d’une immense machine broyeuse de rêves. Dualité ensuite, avec l’écriture de Raymond Guérin : soucieux de calquer fidèlement la réalité, il s’applique à mouler son style à ses exigences romanesques. Au classicisme de Zobain et d’Emphédocle répondent l’argot de l’Apprenti ou des Poulpes, et la familiarité de Parmi tant d’autres feux, alors que les deux écritures voisinent dans ses derniers romans. Ainsi donc l’œuvre de Raymond Guérin ne cesse de s’appuyer sur des constantes qui se découvrent aussi bien dans ses « Confessions », que dans ses « Fictions » ou ses « Mythes ». Il s’agit d’abord d’affirmer une conception pessimiste de la société en général et des hommes — certains du moins — en particulier. De la société, certes, mais encore des groupes qui la constituent.
[…]
Dans les trois volumes de l’ "Ébauche d’une mythologie de la réalité", Monsieur Hermès représente l’image de l’homme socialement inadapté et, malgré ses bassesses, ses faiblesses, fait figure de juste persécuté. Ses expériences dans les différents groupes sociaux qu’il fréquente seront sans cesse source de déboires, d’échecs. Dès l’Apprenti, Raymond Guérin s’efforce de présenter un diptyque de la société : maîtres et serviteurs, aux prises dans l’hôtel de luxe parisien où est employé Monsieur Hermès, constituent un piètre exemple de la condition humaine.
[…]
Enfin le monde des prisonniers de guerre auquel est consacré l’énorme volume des Poulpes sonne le glas de tout espoir. Dans cette épopée du travestissement où les hommes sont dépouillés de leur identité pour être affublés de surnoms […] Monsieur Hermès, devenu le Grand Dab, se rend compte que rien n’est changé du comportement de ses semblables. Le grotesque côtoie le drame et la faim avive les instincts les plus vils. Après la captivité, les ambitions se réveillent, plus violentes qu’auparavant : chacun se dispute un pouvoir corrupteur, bafouant tout respect pour autrui. Une époque commence, plus inhumaine, et le constat de Monsieur Hermès est sans appel : « La barbarie avait engendré la barbarie, elle s’était installée, elle était devenue pour les êtres comme une seconde nature dont-ils n’avaient même plus conscience. » Tout idéalisme est voué à sa perte : la vie est dérisoire et les Poulpes constitue un livre de dérision totale.
[…]
Si tant d’échecs jalonnent l’existence des hommes, c’est qu’elle se trouve sans arrêt tissée d’illusions. Et en premier, l’illusion de l’amour. La chasse au bonheur à laquelle se livrent les héros de Raymond Guérin les aveugle tellement que la faillite qui les surprend provoque une plus cruelle déception. Durant sa jeunesse, Monsieur Hermès ne cesse de chercher le véritable amour, mais jusqu’à la rencontre avec Delphine, que d’échecs émaillent son itinéraire sentimental ! Il y a là comme une montée progressive vers l’idéal au cours de laquelle les difficultés s’accumulent avant la rédemption .
[…]
Alors, quelle est la vocation de l’homme dans un monde qui exclut les justes, les faibles ? La solitude, répond Raymond Guérin. Cette solitude que le romancier, longtemps tenu à l’écart de la littérature de son époque, s’impose à tout moment mais qui prend, selon les circonstances, une signification différente. Pour Emphédocle, ce sentiment est nécessaire à l’action. Y renoncer serait se compromettre, perdre une partie de ses forces morales. Pour Zobain, une fois séparé de sa femme, il accepte une solitude, source de joie, après avoir été image du désespoir : « Aujourd’hui, je me plais, ne suis vraiment joyeux, vraiment moi-même que seul » dit-il. Quant à Monsieur Hermès, éternel apprenti de la vie, la solitude est pour lui le gage de l’indépendance, celle qui permet de mener une existence conforme à ses souhaits de liberté, de non-installation dans une société qui l’évince autant qu’il la rejette. Débarrassé de toute ambition littéraire ou professionnelle, Monsieur Hermès demeure le solitaire qui s’arroge le droit de regard sur une humanité qui ne répond pas à ses attentes. Pourtant les propos qui achèvent Après la fin dévoilent le vœu initial de l’écrivain : « Je suis le premier à souhaiter la venue du jour où je pourrai écrire une œuvre de clarté et de confiance en la vie, dans un monde qui connaîtrait enfin la règle de la dignité humaine. »
À l’idéal trahi répond douloureusement une réalité que le romancier n’a jamais cessé de dénoncer et à travers laquelle se lisent par transparence ses aspirations essentielles. Par déduction, le lecteur trouvera exprimée une des revendications les plus urgentes de Raymond Guérin : faire le monde à la mesure de l’homme, de ses désirs les plus purs. Dans l’ombre qui enveloppe bien souvent une œuvre se dissimule une lumière crue qui affirme l’espoir, puisque l’écriture ne peut sans cesse s’appuyer sur le vide et les ténèbres au risque de se perdre dans le silence, l’absence."
Max Alhau
mercredi 9 juin 2010
lundi 7 juin 2010
On the road

Juché(e) là-dessus, à condition de pédaler un minimum, la route finit par rejoindre le ciel, elle vous fait décoller. Vous sur votre selle, au bout d'un certain temps, vous suez peut-être sang et eau, si le tapis est en toboggans succesifs notamment. Qu'importe, les soucis se sont envolés. Mais attention, attelage d'une carriole à éviter : aucun traîneau d'aucune sorte ; le remorquage risquant de compromettre le décollage. L'attérrissage se fait généralement en douceur sauf pour les débutants émotifs qui n'encourent cependant pas plus qu'une petite cicatrice au genou, qui leur fera un bon souvenir. Bon vent, les cyclistes.
dimanche 6 juin 2010
samedi 5 juin 2010
Un livre de Aminata Sow Fall La grève des Bàttu

J'ai entendu cet après-midi Marthe Keller lire un extrait de La grève des Bàttu sur France culture. cela m'a donné envie d'en savoir plus sur l'auteure du bouquin. D'où cette interview trouvée en deux clics dont j'ai mis une partie ici, il date de 2005 mais je doute que Aminata Sow Fall revienne sur ses propos :
"Après trente ans de présence régulière sur la scène littéraire africaine, quel regard portez-vous sur cette littérature ?
Comme toutes les littératures, la littérature africaine pose les problèmes de l’humain. Toute littérature, d’où qu’elle soit pose toujours le questionnement essentiel que tout être humain se pose : qui suis-je ? Comment survivre ? Comment échapper à la mort ? Ce sont des questions immuables auxquelles les hommes cherchent des solutions. Certains auteurs n’aiment pas l’expression littérature africaine parce qu’ils estiment que c’est de la marginalisation. Il y a une littérature française, il y a une littérature espagnole, pourquoi on ne veut pas qu’il y ait une littérature africaine. ? Moi, ça ne me gène pas d’aller dans une librairie et de voir mon livre au rayon littérature africaine. Je ne peux pas renier ma propre identité. Dire que je suis sénégalaise ne me dispense pas d’être universelle. Parce que l’universel commence au fond de soi-même. Tout universel part d’un endroit précis. La Grève des bàttu a été traduit en chinois. Je ne suis pas étonnée que des Chinois, des êtres humains ou qu’ils se trouvent, prennent un livre qui est à 10 000 lieues de leur préoccupation, et s’y retrouvent. Toute œuvre littéraire, artistique a une vision d’éternité. Comment échapper à la destruction par la création artistique ? Même lorsque l’auteur ne pose pas le problème, ce sont ces problèmes qui ressortent. Regardez tout ce que Mariama Ba[ auteur du classique africain Une si longue lettre, Ed. du Serpent à plumes ] a écrit sur la polygamie. Toutes les femmes, toutes les personnes qui ont lu son livre ne connaissent pas ces problèmes. Mais ce qu’ils ont perçu, c’est la souffrance, c’est la condition humaine, le destin de l’être humain dans ses aspirations, dans ses oppressions, dans ses questionnements, ses émotions. Et tout ça, c’est humain. C’est tout cela qu’on partage avec l’humanité, avec l’universel. La littérature africaine est universelle."
Le site :
http://www.congopage.com/Qui-est-donc-la-plus-grande-dame
jeudi 3 juin 2010
Les anges ne s'arrêtent pas d'avoir du courage
J'en terminais avec les courses, une fois la note réglée je m'acheminais dans le grand hall d'où l'on voit la longue rangée des caissières. Je commençais à la remonter quand une petite femme m'interpelle "Madame" dit-elle "c'est pour les paralysés de France". Elle me montre un petit stand sur ma droite. Là, deux autres dames, menues elles aussi me proposent de choisir entre des ours en peluche, des portes-clé, des albums à colorier. Les articles sont de bons produits, pas chers. J'en prends deux. Je paie, je les entends me remercier chaleureusement ainsi que les autres personnes qui achètent derrière moi. Elle disent d'un ton guilleret "Ah! aujourd'hui, ce sont les ours !". Pas de doute, les peluches plaisent. "Hier c'était ...". Je suis déjà partie. Laissant derrière moi le stand minuscule, face à ceux immenses de la grande surface, par-delà la barrière des caisses dont les tiroirs s'ouvrent et se referment à un rythme assez infernal. Et trois drôles de dames dont l'une s'avance timidement mais inlassablement vers les caddys qui arrivent.
mardi 1 juin 2010
Peinture
Djamel Tatah prince de la mélancolie
"... Sans illusion, sans dissipation, elle parle de l’être sans chercher à paraître, bref, être dans la vie tout au moins, démarchant, marchant, errant, dormant, vivant le monde à distance tout en étant volontaire. Tels ces personnages à la tête souvent inclinée, c’est le regard de l’autre qui incite à ne pas la relever, le renvoi de sa propre histoire quelque peu cruelle que chacun porte en lui-même, et toute l’histoire des hommes qui nous engage avec. Nous sommes dans cette impasse moderne, celle de la peinture qui s’affronte à son passé, celle de l’être sans victoire extrême, rien ne peut désormais nous échapper. Comment d’ailleurs pourrions-nous échapper à une vaste plaine monochrome, un tableau d’espace insulaire, quand les règles sont déjà posées comme celles qui nous attendent dès notre arrivée, le peintre orientant son modèle au format clos prédisposé. S’installent dans cette réalité des figures contemporaines posant avec la langueur tranquille de l’immortel, leur bréviaire d’habit noir adaptable à toutes les époques. Avec cette prédisposition laconique et d’apparence désabusée, chacun se suffit à son être dans les usages d’une vie qui pourrait être celle d’un autre, dégagé des passions fébriles et des intrigues ordinaires. "Un et un font un" concluait en huis clos, et par cette équation, Serge Réggiani dans "Les séquestrés d’Altona". Les visages satinés, telle la casaque de Pierrot ou la souquenille d’Arlequin, ne retiennent ni éclat de rire arrogant, ni sourire méprisant, ni colère exsangue. Sans affectation, acteur impartial, le modèle se repose parfois à l’écart de son cadre, à la limite d’abdiquer, mais se montre toujours désintéressé de tout objectif matériel dont on ne trouve ici nul intérêt. ... "
Le site : http://serendipities.over-blog.com/ext/http://www.creuxdelenfer.net/Djamel-Tatah
"Séquestrés d'Altona, Les. Play by Sartre, first performed 1959. It focuses on the fortunes of the Von Gerlach family in post-war Germany, but reflects Sartre's concern with issues raised by the Algerian War. The younger son, Frantz, has incarcerated himself in his room since the war ended, unable to face the implications of the fact that he participated in torture, or of Germany's economic recovery. He seems half-mad, trapped in an incestuous relationship with his sister, Léni, and refusing to confront the truth about his own life or European history. It is Sartre's most pessimistic play. There appears no possibility of redemption or conversion. The forces of family and history conspire to reduce Frantz to impotence—he is victim and prisoner of both subjective and objective contradictions. Sartre's rapprochement with Marx and Freud here reveals the potential abyss of human alienation. The play seems to announce not now the death of God, but the death of Existential man himself. Paradoxically, however, Frantz's suicide, his only way out of an intolerable situation, could be seen to bring him close to some kind of tragic authenticity."
[Christina Howells]
"... Sans illusion, sans dissipation, elle parle de l’être sans chercher à paraître, bref, être dans la vie tout au moins, démarchant, marchant, errant, dormant, vivant le monde à distance tout en étant volontaire. Tels ces personnages à la tête souvent inclinée, c’est le regard de l’autre qui incite à ne pas la relever, le renvoi de sa propre histoire quelque peu cruelle que chacun porte en lui-même, et toute l’histoire des hommes qui nous engage avec. Nous sommes dans cette impasse moderne, celle de la peinture qui s’affronte à son passé, celle de l’être sans victoire extrême, rien ne peut désormais nous échapper. Comment d’ailleurs pourrions-nous échapper à une vaste plaine monochrome, un tableau d’espace insulaire, quand les règles sont déjà posées comme celles qui nous attendent dès notre arrivée, le peintre orientant son modèle au format clos prédisposé. S’installent dans cette réalité des figures contemporaines posant avec la langueur tranquille de l’immortel, leur bréviaire d’habit noir adaptable à toutes les époques. Avec cette prédisposition laconique et d’apparence désabusée, chacun se suffit à son être dans les usages d’une vie qui pourrait être celle d’un autre, dégagé des passions fébriles et des intrigues ordinaires. "Un et un font un" concluait en huis clos, et par cette équation, Serge Réggiani dans "Les séquestrés d’Altona". Les visages satinés, telle la casaque de Pierrot ou la souquenille d’Arlequin, ne retiennent ni éclat de rire arrogant, ni sourire méprisant, ni colère exsangue. Sans affectation, acteur impartial, le modèle se repose parfois à l’écart de son cadre, à la limite d’abdiquer, mais se montre toujours désintéressé de tout objectif matériel dont on ne trouve ici nul intérêt. ... "
Le site : http://serendipities.over-blog.com/ext/http://www.creuxdelenfer.net/Djamel-Tatah
"Séquestrés d'Altona, Les. Play by Sartre, first performed 1959. It focuses on the fortunes of the Von Gerlach family in post-war Germany, but reflects Sartre's concern with issues raised by the Algerian War. The younger son, Frantz, has incarcerated himself in his room since the war ended, unable to face the implications of the fact that he participated in torture, or of Germany's economic recovery. He seems half-mad, trapped in an incestuous relationship with his sister, Léni, and refusing to confront the truth about his own life or European history. It is Sartre's most pessimistic play. There appears no possibility of redemption or conversion. The forces of family and history conspire to reduce Frantz to impotence—he is victim and prisoner of both subjective and objective contradictions. Sartre's rapprochement with Marx and Freud here reveals the potential abyss of human alienation. The play seems to announce not now the death of God, but the death of Existential man himself. Paradoxically, however, Frantz's suicide, his only way out of an intolerable situation, could be seen to bring him close to some kind of tragic authenticity."
[Christina Howells]
Inscription à :
Articles (Atom)

