dimanche 8 mai 2016

Le poème de Béatrice Douvre, lu sur Diérèse ce jour ♣♣♣ Les rêves



Un enfant roi me dicta la feuille brisée.
Dans la coupe il tenait le sable sang.

      L'eau chantait.
Rayons de rivière, amoncellement de limons verts.
Vomissures d'argent au bruit des marées. L'eau
debout finissait en barques sur le ventre.

      Des charrettes de fruits crissaient sur le sol roux. Des enfants
costumés riaient, dont j'attendais le baiser blond, la candeur mûre.

      Contre mes pas obscurs se hissait l'épaule d'un dieu mort,
j'arrivai au dernier port, l'ange qui se hâtait me quitta, et j'ai
marché, légère, car marcher maintenant m'éclairait. 


Mon commentaire :

Je ne la connaissais pas. C'est vrai qu'on y retrouve cet onirisme qu'avait à valeur égale Rimbaud. Il explose les formes. J'apprends sur Diérèse que la poétesse vient de mourir à l'âge de 27 ans. Il ne s'agit pas d'un suicide. Du moins d'un suicide net et carré, car Béatrice Douvre était anorexique.

♣♣♣

Je comprends que Bachelard n'ait pas tenu compte des rêves de dormeurs quand j'en fais la nuit de moches ; ces rêves moches le sont assez pour me raconter le bannissement,  et ils me montrent des personnes poursuivies par des assassins. Ces rêves chapes de plomb, seule domine la fatalité. Sans intérêt en effet. Si Bachelard n'avait affaire en dormant qu'à des atterrements du même genre, il est compréhensible qu'il se soit exclusivement tourné vers la rêverie consciente, la rêverie l'auteur baigne dans la pleine lumière de sa conscience,  levier en main, rêverie qu'on trouve par exemple dans le poème de Béatrice Douvre. 

Hier sur la plage de Berck, j'étais allée m'asseoir parmi les familles ; aucun handicapé dans la foule des familles : puisqu'ils sont là pourtant,  les cacher me paraît suspect, et toutes ces familles du coup avaient à mes yeux un petit air orphelin. Deux jeunes femmes de Lens et une fillette sont venues s'asseoir si près de moi que j'entendais leur conversation (d'où que j'aie su d'où elles étaient exactement). Elles sont venues délibérément s'asseoir si près,  car il y avait de la place. Une des jeunes femmes a dit en entrée en matière à sa petite : "Viens, on se met à côté de la dame" (c'était moi), elle avait une prédilection pour les personnes d'un certain âge,  peu après en effet je l'ai entendue chanter les louanges de Super Nannie, à titre de référence pour conseiller son amie quant à l'attitude à adopter lorsqu'elle avait la garde de sa fille. Moi, avec mes cheveux blancs, je faisais donc figure à ses yeux de doublement super Nannie. Mais la chose ne m'a pas amusée sur le coup, car je lisais moins bien "mon" Bachelard, sachant qu'étant une bannie d'office de la mère Dolto, si la jeune femme en avait été informée, elle aurait mis les 20 mètres d'écart qu'elle aurait pu aisément laisser entre nous, malgré le monde sur cette vaste plage (clin d'œil à baudelaire). De l'autre côté, il y avait une famille de quatre : les parents et leur deux fils. Le jeune père apprenait le jeu du cerf-volant à son aîné récalcitrant qui lâchait le cerf-volant au mauvais moment, lequel aurait pu atterrir sur moi, qui bouquinait malgré tout ; je lui jetais quelques coups d'☺œil bienveillants (mais si), et lui des coups d'œil intrigués car il me voyait prendre des notes, ou, plus intriguant encore, recopier des phrases lues, des phrases qui parlaient de la corrélation de l'espace intime, immense, avec l'immense espace du monde, les deux pouvant se rencontrer lorsque le penseur se mettait en communion avec l'espace extérieur. Je n'en étais pas là mais le lire, lire la façon dont Bachelard l'exprime me faisait du bien. Le papa a fini par laisser sa femme, personne aux jolies rondeurs qui évoquaient selon moi celles d'un éléphanteau, s'occuper des enfants. Elle s'était levée alors que lui avait décidé de se prélasser sur le sable, et elle appela ses enfants eux aussi réticents à l'idée de devoir aller se baigner dans la mer qui se retirait, sans doute un peu froide encore. "Les poussins !" criait-elle, puis "Mohamed !" et un autre prénom arabe. Tiens ! cette femme blonde était arabe, c'était fort possible à sa façon d'être mère, de parler aux enfants,  qui pouvait bien être assez typique des femmes arabes, si le physique pas vraiment. Elle aussi regarda mon livre, un peu intriguée. Et je ne sais pas pourquoi, dans sa manière de dire, à voix très haute du fait qu'elle les appelait, "Les poussins!", j'ai cru déceler une pointe d'agacement à mon encontre qu'elle faisait semblant de reporter sur les enfants  alors qu'elle jetait ce regard furtif sur le livre et sa "propriétaire". Juste une impression, rien de certain mais zut, je m'en suis allée peu après. Et cette nuit je faisais un rêve moche, de ceux qui parlent de bannissement, qui font comprendre pourquoi Bachelard ne tenait pas compte des rêves de dormeurs.  
            


                                      



mercredi 4 mai 2016

Les photos du jour et d'hier


Les photos aussi, c'est de la pure expression. Aujourd'hui en ligne celles du royal Tigret, une de son maître Patrick Vast, songeur, et une de moi, prise il y a deux minutes... le temps ne passe pas trop mal à cette seconde-là, ou plutôt paraît-il c'est moi qui, à cette seconde là, ne passe pas trop mal dans le temps ; je l'ai mise en guise de réponse au salut du temps.




 Moi, c'est Lulu, je passe vite fait, je vais aux croquettes, et je m'en repars illico, c'est pourquoi la maîtresse ne m'a même pas mentionné... et pourtant je ne suis pas ingrat, mais voilà, juste l'air et ça suffit pour qu'elle me veuille.... oublié, fantômatisé...  l'ingrate, c'est elle. 



Trop beau pour être vrai, disent de moi ceux qui me traitent de faux jeton, et pourtant je suis bel et bien là, en chair et en os, présent, vous ne rêvez pas, je ne suis pas du toc, une simple apparition... à l'instar de Lulu par exemple, qui se la joue fantôme-goinfre.




 Je suis bluffant non ? Je comprends votre émotion... trop beau etc.



 C'est re-moi, la la la ! Cliquez sur la photo pour me voir de plus près, si vous n'avez pas peur de recevoir un choc esthétique.


Je suis très habitué, je ne fais même plus attention à mon reflet dans les yeux de mes frères et sœur qui m'aiment, car je ne suis pas mis à l'écart du tout. Ça, c'était une blague de Maîtresse en mal de fantasmagories.


La clôture, c'est pas moi qui l'ai toute déglinguée, ce sont d'anciens voisins-enfants, qui voulaient manifester leur horreur des clôtures, comme tous les enfants...

Maîtresse est une ancienne souris, c'était dans une autre vie m'a-t-elle confié. Là je m'amuse à essayer de l'impressionner un peu, peine perdue.

 Regarde-voir : même pas peur. Normal, je compte 60 printemps, intérêt d'être aguerrie à cet âge.

 
Voilà  Maître Patrick, songeur.

 Allez, nous vous tirons notre révérence pour aujourd'hui.

Un poème de Novalis, un autre de Fernando Pessoa et, à entendre sur Livre audio, des poèmes en prose de Baudelaire


 En toutes choses l'Un, et dans l'Un toutes choses,
Voir l'image de Dieu sur une herbe, un caillou,
L'esprit de Dieu chez l'homme et dans les animaux,
Là est ce qu'on se doit d'avoir au fond du cœur.


Novalis



Mais si Dieu est ceci : les arbres et les fleurs
Et les monts et le clair de lune et le soleil,
Ça me sert à quoi de l'appeler Dieu ?
Je l'appelle fleurs et arbres et monts et soleil et clair de lune ;
Parce que, s'il s'est fait, pour que je le voie,
Soleil et clair de lune et fleurs et arbres et monts,
S'il m'apparaît comme étant arbres et monts
Et clair de lune et soleil et fleurs,
C'est qu'il veut que je le reconnaisse
En tant qu'arbres et monts et fleurs et clair de lune et soleil.

Fernando Pessoa


Dans le poème de Baudelaire qui va suivre, le poète ne chante pas, et même il déchante un peu. En effet il va sentir une érosion soudaine de l'amour qu'il éprouve pour une dame par la difficulté d'un coup, de communiquer entre eux, qui s'aimaient, s'aiment encore peut-être après l'événement raconté par Baudelaire, mais avec moins d'enthousiasme de la part de Baudelaire. Le spleen le prend  : là pour le coup, Baudelaire ne prend pas son envol tel l'albatros ou la coccinelle. C'est plus un poème de la réflexion philosophique sous-jacente. Le poème s'intitule  Les yeux des pauvres :

"Ah ! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expliquer; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une ; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient : « Que c’est beau ! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon: « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le coeur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée ; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites: « Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici ? »
Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment !"


Charles Baudelaire, « Les yeux des pauvres », Le Spleen de Paris


 Les 12 poèmes, ici :

http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/baudelaire-charles-petits-poemes-en-prose-selection-version-2.html

mardi 3 mai 2016

Pas de coquille



J'avais tapé hier  - a - au lieu de -e - pour le mot sentiment, mon doigt a fourché, peut-être parce qu'avait été longuement évoqué la voyelle a de l'adjectif vast, comme clé de la musicalité du mot, adjectif qui vient tout naturellement à la pensée de Baudelaire quand il s'agit de sublimer avait noté Bachelard.

À propos du mot sublimation j'ai lu ceci ce matin sur Wikipédia :

"Quels termes saurai-je trouver, suffisamment simples dans leur sublimité, — suffisamment sublimes dans leur simplicité, — pour la simple énonciation de mon thème ?"

Edgar Poe, Eureka, 1848, traduction de Charles Baudelaire


Quelques lignes de Bachelard ce matin. Retournant en arrière, j'ai relu ceci à propos des miniatures sonores :


" Les poètes nous font souvent entrer dans le monde des bruits impossibles, d'une impossibilité telle qu'on peut bien les taxer de fantaisie sans intérêt. On sourit et on passe. Et cependant, le plus souvent, le poète n'a pas pris son poème comme un jeu, car je ne sais quelle tendresse mène ces images.

René-Guy Cadou, vivant dans le Village de la maison heureuse pouvait écrire :

On entend gazouiller les fleurs du paravent

Hélène ou le règne végétal, éd. Sehers, p. 13 


Car toutes les  fleurs parlent, chantent, même celles qu'on dessine. On ne peut dessiner une fleur, un oiseau en restant taciturne.

Un autre poète dira (Noël Bureau, Les mains tendues, p.29) :

Son secret c'était

...........................

D'écouter la fleur
User sa couleur

Claude Vigée lui aussi, comme tant de poètes, entend l'herbe pousser. Il écrit :

J'écoute
Un jeune noisetier
Verdir.

De telles images doivent, pour le moins, être prises dans leur être de réalité d'expression. C'est de l'expression poétique qu'elles tirent tout leur être. On diminuerait leur être si l'on voulait les référer à une réalité, voire à une réalité psychologique. Elles ne correspondent à aucune pulsion psychologique, hors le pur besoin d'exprimer, dans un loisir d'être, quand on écoute dans la nature, tout ce qui ne peut pas parler.

Il est superflu que de telles images soient vraies. Elles sont. Elles ont l'absolu de l'image. Elles ont franchi la limite qui sépare la sublimation conditionnée de la sublimation absolue."

Gaston Bachelard La poétique de l'espace, pages 163,164

Mon commentaire :

Reste à comprendre complètement ce qu'est la pure expression pour Bachelard, qui n'est pas reliée à une impression psychologique.
La pure expression est je pense, selon lui, de dire la chose telle qu'on la vit en soi, c'est pourquoi cela exclut le jeu qui manque de tendresse. Ce jeu qui raille toujours un peu le Je et le moi dès lors qu'on craint d'approcher de trop près la poésie, ou tout simplement "de se rejoindre". Les poètes ont l'audace de franchir le seuil pour atteindre la poésie, cette élévation ou sublimation. Rimbaud dit, pour illustrer encore le phénomène de sublimation qu'engendre la poésie : 


Il écoutait grouiller les galeux escaliers.

(Les poètes de sept ans)


lundi 2 mai 2016

Étudiant le sentiment d'intimité dans l'immensité, Bachelard a pris Baudelaire en exemple



Bachelard a pris Baudelaire en exemple pour parler d'immensité liée à l'intimité (post précédent), c'était avisé, on le voit bien dans le poème qui s'intitule Élévation. Les mots immensité et vaste y sont utilisés, ce sont des mots qui viennent naturellement à la bouche de Baudelaire.  Le mot vaste amène ce tonus discret sur le plan musical. Le poème de Baudelaire sur ce blog est aussi donné en anglais (où vaste se dit vast) : 

http://fleursdumal.org/poem/102

Extrait de la Poétique de l'espace "Si j'étais psychiatre", Gaston Bachelard



[...]"dans la poétique de Baudelaire, nous croyons avoir prouvé que le mot vaste n'appartient pas vraiment au monde objectif. Nous voudrions ajouter une nuance phénoménologique de plus, une nuance qui relève de la phénoménologie de la parole.

À notre avis, pour Baudelaire, le mot vaste est une valeur vocale. C'est un mot prononcé, jamais seulement lu, jamais seulement vu dans les objets auxquels on l'attache. Il est de ces mots qu'un écrivain dit toujours tout bas quand il l'écrit. Que ce soit dans les vers ou dans la prose, il a une action poétique, une action de poésie vocale. Ce mot est tout de suite en relief sur les paroles voisines, en relief sur les images, en relief peut-être sur la pensée. C'est une "puissance de la parole". Dès que nous lisons le mot chez Baudelaire, dans la mesure du vers ou dans l'ampleur des périodes des poèmes en prose, il semble que le poète nous oblige à le prononcer. Le mot vaste est alors un vocable de la respiration. Il se place sur notre souffle. Il demande que le souffle soit lent et calme. Et toujours, en effet, dans la poétique de Baudelaire, le mot vaste appelle un calme, une paix, une sérénité. Il traduit une conviction vitale, une conviction intime. Il nous apporte l'écho des chambres secrètes de notre être. C'est un mot grave, ennemi des turbulences, hostile aux excès de voix de la déclamation. On le briserait dans une diction asservie à la mesure. Il faut que le mot vaste règne sur le silence paisible de l'être.

Si j'étais psychiatre, au malade qui souffre d'angoisse, je conseillerais, dès l'apparition de la crise, de lire le poème de Baudelaire, de lire bien doucement le mot baudelairien dominateur, ce mot vaste qui donne calme et unité, ce mot qui ouvre un espace, qui ouvre l'espace illimité. Il nous apprend, ce mot, à respirer avec l'air qui repose sur l'horizon, loin des murs des prisons chimériques qui nous angoissent. Il a une vertu vocale qui travaille sur le seuil même des puissances de la voix. Panzera, le chanteur sensible à la poésie, me disait un jour qu'aux dires de psychologues expérimentaux on ne peut penser la voyelle a sans que s'innervent les cordes vocales. La lettre sous les yeux, déjà la voix peut chanter. La voyelle a, corps du mot vaste, s'isole dans sa délicatesse, anacoluthe de la sensibilité qui parle. 

Ne semble-t-il pas que les nombreux commentaires qui ont été faits sur les "correspondances baudelairiennes" aient oublié ce sixième sens qui travaille à modeler, à moduler sa voix. Car c'est un sixième sens, venu après les autres, au-dessus des autres, que cette petite harpe éolienne, délicate entre toutes, placée par la nature à la porte de notre souffle. Elle frémit, cette harpe, au simple mouvement des métaphores. Par elle, la pensée humaine chante. Quand je continue ainsi sans fin mes rêveries de philosophe indocile, j'en viens à penser que la voyelle a est la voyelle de l'immensité. C'est un espace sonore qui commence en un soupir et qui s'étend sans limite.

Dans le mot vaste, la voyelle a conserve toutes ses vertus de vocalité agrandissante. Considéré vocalement, le mot vaste n'est plus simplement dimensionnel. Il reçoit, comme une douce matière, les puissances balsamiques du calme illimité. Avec lui, l'illimité entre dans notre poitrine. Par lui, nous respirons cosmiquement, loin des angoisses humaines. Pourquoi négligerions-nous le moindre facteur dans la mesure des valeurs poétiques ? Tout ce qui contribue à donner à la poésie son action psychique décisive doit être inclus dans une philosophie de l'imagination dynamique. Parfois, les valeurs sensibles les plus différentes et les plus délicates se relaient pour dynamiser et agrandir le poème. Une longue recherche de correspondances baudelairiennes devrait élucider la correspondance de chaque sens avec la parole.

Parfois le son d'un vocable, la force d'une lettre ouvre ou fixe la pensée d'un mot."

Gaston Bachelard, pp 179, 180  La Poétique de l'espace


Mon commentaire :  Rien de lourd et de pesant dans la gravité de Bachelard, c'est l'inverse, sa gravité élève et apaise. Je le lis lentement, m'obligeant à ralentir ma lecture pour retirer de son propos toute la substantifique moelle. Il aime les auteurs dont il parle, leur est profondément reconnaissant, et il partage, en bon prof. Bachelard est un être aimant. Comment dès lors, passer à côté, ne pas l'aimer ?  Il n'est pas seulement un bon prof : chez Bachelard se trouve aussi un thérapeute à mon sens. Finalement je pense qu'Artaud l'aurait apprécié car il n'y a pas chez Bachelard de volonté de pouvoir, ce n'est en rien quelqu'un qui veut écraser autrui, bien au contraire, d'où le fait qu'on ne peut le ressentir comme un politique qui voudrait vendre une camelote quelconque, se faire valoir. Bachelard est sincère.


dimanche 1 mai 2016

Cou cou le printemps, tu es là ?



Tu es là oui ou non le printemps ? Il faudrait savoir. Si c'est oui, tu t'installes et on n'en parle plus, si c'est non on remet les guirlandes de Noël et basta... parce que moi, je suis quelqu'un de carré point de vue caractère. J'aime bien que les choses soient nettes. Et l'embêtant c'est qu'elles le sont rarement, alors, printemps, tu ne vas pas en rajouter une couche. Si tu en rajoutes une couche, je te traite de menteur, et crois-moi, tu ne l'auras pas volé de te faire traiter de menteur car, quand y'a du flou comme disait mon ami-qui-sait-tout, y'a un loup. Je suis l'amie de loups, certes, mais de loups vus de loin, en ombre chinoise, très au loin ils sont petits, à peine esquissés, devinés, supputés, supposés juste être au fond de la forêt où je ne mets jamais un pied  à cause du traumatisme que me laissa l'histoire du chaperon rouge. Et toi printemps, tu as un chaperon ? Je veux dire, dans le sens de quelqu'un qui te protège, qui veille sur toi. Non, tu n'en as pas. Si tu en avais un, tu serais plus net que ça, plus chaud que ça. Alors voilà : pour éclaircir un peu les choses, t'inciter à sortir de ta timidité, j'ai pensé que t'offrir des fleurs en ce premier Mai, te stimulerait, tu n'oserais quand même pas me les geler sur pied mes fleurs, qui ne sont pas du muguet afin de te changer de l'ordinaire. J'ai pensé en effet que la routine pourrait prolonger ta dépression. Allez, au travail ! Je mets tes pygmalions en ligne, des jardiniers hors pairs, regarde, Printemps, comme ils t'attendent !

 Bon alors, c'est quand qu'on enlève ces couettes, Printemps de mes deux ?



 Moi aussi, Yoko, je me sens dépassée, si petite devant Dame Nature !


 Le printemps tarde, bien aimée maîtresse, que faire pour le faire arriver ? Si nous jardinions ?




En voilà une bonne idée, Nono ! Maîtresse laisse-moi te guider, je vais te montrer où placer les quelques fleurs que j'ai vues en pot dans ton sac.


 Voilà qui est fait ! Bravo Maîtresse ! Le printemps n'osera pas les bouder car ce n'est pas du muguet. je me suis en effet laissé dire, qu'étant un brin grincheux, il trouvait le muguet un peu trop pâlichon... et routinier. Les pommes de pin autour, c'est pour nous empêcher d'aller pisser dessus ? Bien vu. L'arrosage intempestif n'est pas du goût des fleurs d'après ce que j'ai constaté avec regret l'an passé.




Et moi ? Vous ne m'invitez pas à jardiner ? Je sais, on me boude par jalousie. Je suis trop beau. Trop beau pour être vrai : on m'accuse d'être faux-cul en coulisse. Jamais nous n'aurions dû aller au concours de beauté organisé par les vétérinaires... depuis je suis mis à l'écart. Et puis, zut, je m'invite un point c'est tout.




 Salut les copains ! Vous avez vu ? je suis le chat à trois pattes, c'est mieux que le mouton à cinq pattes, non ? pour jouer à cloche patte...



Une bourrasque vient de souffler, du Nord. Signe que le printemps n'apprécie pas l'humour de Tigret, ni son narcissisme, intempestif comme un pipi de chat.


Le printemps :

— De quoi m'accuse-t-on à la fin ? Ne vous fais-je pas des  clins dorés depuis deux semaines, grâce au cornouiller. Ouvrez les yeux ! Ne vous fiez pas aux températures, Cornouille, lui, ne s'y est pas trompé, je suis bien là ! 




 Ma réponse au Printemps ( où je mets volontairement un brin de solennité étant donné à qui je m'adresse ):

—  Glorieux  cornouiller, grâce à sa confiance ! Ensoleillant les pays les plus froids, rayonnant aussi parmi les plus chauds, rivalisant de bonne humeur avec le mimosas dans le Sud ! Noble caractère, merci de nous honorer de ta présence en ce pays glaciaire ! D'être la boussole des changements de saison par ton caractère précis et objectif.  Et de nous donner par ainsi, un cours de philosophie des plus inattendus.


Voilà pour les photos ce jour.