samedi 21 mars 2015

Le coup d'Etat du 2 décembre 1851

Flaubert se méfiait des idéologies, pour lui elles conduisent toutes au fanatisme. Il illustre cela dans L'Education sentimentale quand,  le surlendemain du coup d'Etat du 2 décembre 1851, Dussardier, fervent républicain, est tué par la main de Sénécal qui a retourné sa veste lors des derniers événements. Pour Flaubert, à ce stade de l'horreur, tout est dit, ainsi observe-t-il une réserve à l'égard du politique. Il n'en est pas de même pour Victor Hugo.  Lui,  donne une version engagée du coup de force perpétré par les troupes au service de Louis Napoléon Bonaparte  qui se déchainèrent contre la résistance populaire le 4 décembre 1851, dans Histoire d'un crime. Pendant dix-huit ans, après cette prise de pouvoir criminelle, les Français seront privés de liberté. Le récit de Victor Hugo :

" Brusquement une fenêtre s'ouvrit.
Sur l'enfer.
Dante, s'il se fut penché du haut de l'ombre, eût pu voir dans Paris le huitième cercle de son poème : le funèbre boulevard Montparnasse.
Paris en proie à Bonaparte ; spectacle monstrueux.
Les tristes hommes armés groupés sur ce boulevard sentirent entrer en eux une âme épouvantable ; ils cessèrent d'être eux-mêmes et devinrent démons.
Il n'y eut plus un seul soldat français ; il y eut on ne sait quels  fantômes accomplissant une besogne horrible dans une lueur de vision.
Il n'y eut plus de drapeau, il n'y eut plus de loi, il n'y eut plus d'humanité, il n'y eut plus de patrie, il n'y eut plus de France ; on se mit à assassiner.
La division Schinderhannes, les brigades Mandrin, Cartouche, Poulailler, Trestaillon et Troppmann apparurent dans les ténèbres, mitraillant et massacrant.
Non, nous n'attribuons pas à l'armée française ce qui se fit dans cette lugubre éclipse de l'honneur.

Il y a des massacres dans l'histoire, abominables, certes, mais ils ont leur raison dêtre ; la Saint-Barthélémy et les Dragonnades s'expliquent par la religion, les Vêpres siciliennes et les tueries de septembre s'expliquent par la patrie ; on supprime l'ennemi, on anéantit l'étranger ; crimes pour le bon motif. Mais le carnage du boulevard Montparnasse est le crime sans savoir pourquoi.
Le pourquoi existe cependant. Il est effroyable."
Disons-le.

Victor Hugo

La suite tout à l'heure.   De nos jours cette façon de dire qu'il y a des raisons d'être à certains massacres peut choquer. Victor Hugo, maladroitement, veut signifier par ces mots, que pour lui, il s'agit de pur banditisme, il n'y a plus de notion d'honneur mais un simple appétit de pouvoir qui motive les massacres du boulevard Monparnasse. Fin de l'extrait :

 " Le pourquoi existe cependant. Il est effroyable.

Disons-le.

Deux choses sont debout dans un Etat, la loi et le peuple.

Un homme tue la loi. Il sent le châtiment approcher. Il ne lui reste plus qu'une chose à faire, tuer le peuple. Il tue le peuple.

Le 2 c'est le risque, le 4 c'est l'assurance.

Contre l'indignation qui se lève, on fait surgir l'épouvante.

Cette euménide, la Justice, s'arrête pétrifiée devant cette furie. l'Extermination. Contre Erynnis on dresse Méduse.

Mettre en fuite Némésis, quel triomphe effrayant !

Louis Bonaparte eut cette gloire, qui est le sommet de sa honte."

Victor Hugo, Histoire d'un crime, Troisième journée, chap. XVI.

Les journées de Juin 1848 font aussi partie de la toile de fond de L'Education sentimentale.  Paris s'étant livré à une émeute, est ensuite livré à une répression sanglante. Plus sanglant encore que  lors de la Révolution de février. La bourgeoisie, chose inconnue jusqu'alors, fait tirer sur le peuple. Tocqueville  donne sa version des événements dans son analyse. "Ses souvenirs témoignent ici de ce qu'il est convenu d'appeler un réflexe de classe"   (en effet, Tocqueville se soucie fort peu de la condition de "l'autre" dans son analyse, âme sensible vous êtes prévenue) :

" Me voici enfin arrivé à cette insurrection de Juin, la plus grande et la plus singulière qui ait eu lieu dans notre histoire et peut-être dans aucune autre : la plus grande, car, pendant quatre jours, plus de cent mile hommes y furent engagés et il y périt cinq généraux ; la plus singulière, car les insurgés y combattirent sans cri de guerre, sans chefs, sans drapeaux et pourtant avec un ensemble merveilleux et une expérience militaire qui étonna les plus vieux officiers.

Ce qui la distingua encore parmi tous les événements de ce genre qui se sont succédé depuis soixante ans parmi nous, c"est qu'elle n'eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d'altérer l'ordre de la société. Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique (dans le sens que nous avions donné jusque là à ce mot) mais un combat de classe, une sorte de guerre servile. Elle caractérisa la révolution de Février quant aux faits, de même que les théories socialistes avaient caractérisé celle-ci,  quant aux idées ; ou plutôt elle sortit naturellement de ces idées , comme le fils de la mère ; et on ne doit y voir qu'un effort brutal et aveugle, mais puissant, des ouvriers pour échapper aux nécessités de leur condition qu'on leur avait dépeinte comme une oppression illégitime  et pour s'ouvrir par le fer un chemin vers ce bien-être imaginaire qu'on leur avait montré de loin comme un droit.

C'est ce mélange de désirs cupides et de théories fausses qui rendit cette insurrection si formidable après l'avoir fait naître. On avait assuré à ces pauvres gens que le bien des riches était en quelque sorte le produit d'un vol fait à eux-mêmes. On leur avait aussi assuré que l'inégalité des fortunes était aussi contraire à la morale et à la société qu'à la nature. Les besoins et les passions aidant, beaucoup l'avaient cru. Cette notion obscure et erronée du droit, qui se mêlait à la force brutale, communiqua à celle-ci une énergie, une ténacité et une puissance qu'elle n'aurait jamais eue seule.

Il faut remarquer encore que cette insurrection terrible ne fut pas l'entreprise d'un certain nombre de conspirateurs, mais le soulèvement de toute une population contre une autre. Les femmes y prirent autant leur part que les autres. Tandis que les premiers combattaient, les autres préparaient et apportaient les munitions ; et, quand on dut enfin se rendre, elles furent les dernières à s'y résoudre.

On peut dire que ces femmes apportaient à cette guerre des passions de ménagères ; elles comptaient sur la victoire pour mettre à l'aise leur maris, et pour élever leurs enfants. Elles aimaient cette guerre comme elles eussent aimé une loterie.

[...] On sait que ce fut la dispersion des ateliers nationaux qui fut l'occasion du soulèvement. N'osant licencier d'un seul coup cette milice redoutable, on avait essayé de la disperser en envoyant dans les départements une partie des ouvriers qui la composaient : ceux-ci refusèrent de partir. Le 22 juin ils parcoururent Paris en grandes bandes, ils chantaient en cadence et d'un ton monotone : " On ne partira pas, on ne partira pas ..."

Des députations d'entre eux vinrent faire des sommations hautaines aux membres de la Commission du pouvoir exécutif, et, ayant éprouvé un refus, se retirèrent en annonçant que le lendemain on aurait recours aux armes."

Alexis de Tocqueville, Souvenirs, chap. IX et X.

Bouh ! Si peu d'empathie pour les gens dans la galère ! Je préfère Hugo !








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