mercredi 13 octobre 2010

Extrait du Portrait du réalisateur Raoul Ruiz

lu dans Télérama :
Pourriez-vous m’indiquer le chemin pour la tour de Babel ?
"Mes films sont très parlés, l’image sonore comptant autant que l’image visuelle. Tout ce qui est lié aux langues et aux accents me fascine. Les Chiliens sont capables de parler des heures, sans verbe ni sujet. Leurs phrases deviennent des bruits … je suis vivement intéressé par ce cas inédit de prisonniers — un Italien, un Russe, un Anglais — dans un camp au Japon durant la Seconde Guerre mondiale, qui finissent par parler tranquillement le latin, car c’est leur seule langue commune. Imaginer les malentendus liés à leur accent me réjouit.
Il y a aussi l’"aljamia", cette langue difficile à prononcer, pratiquée par les musulmans en Andalousie. J’ai fait un film,
La Chouette aveugle, avec des Belges qui parlent l’aljamia et dans lequel j’ai ajouté toutes sortes de bruits de bouche, importés du Chili et du Sénégal. Je ne connais pas beaucoup de langues, mais j’apprends des poèmes la nuit, pour lutter contre l’insomnie et Alzheimer par la même occasion. J’aime beaucoup le provençal ou le sicilien de cour du XVIIe … Pourquoi le portugais est-il si cinématographique ? En raison de son discours implicite, de ce qui est derrière la langue, y compris le silence. En français, quand on commence à parler, on sait à peu près comment on va finir la phrase et le discours explicite est plus fort que tout. Tandis qu’en portugais ou en chilien, dire les choses frontalement est carrément obscène. De là le charme indéfinissable des acteurs portugais disant leur texte : on dirait tout le temps des chats en train de ronronner."

Génie méconnu

"C’est plutôt un avantage, de ne pas être connu. Je me souviens d’une réplique dans un film de Manoel de Oliveira, La Cassette, où un guitariste parle avec le patron d’un petit café : "J’ai 75 ans et personne ne me connaît, ce n’est pas rien." Au Chili, je suis accueilli comme une figure nationale, je ne vais pas, en plus, leur demander de voir mes films ! Un ami avait résumé cela en une lettre : "j’admire beaucoup votre travail et n’avoir rien vu de vous n’a fait qu’augmenter mon admiration." Mes films ont, malgré tout, de curieux destins. Très peu de gens, par exemple, ont vu L’île au trésor, en France. Alors qu’aux États-Unis, il est multidiffusé comme un classique sur les chaînes du câble."

mardi 12 octobre 2010

Mon sentiment sur Dostoïevski

Les écrits de Dostoïevski sont ancrés dans une réalité plus que difficile. Sa foi a quelque chose d’intéressant : Dieu n’étant pas punitif, le sort qui s’acharne sur les hommes ainsi que sur les animaux (car Dostoïevski s’intéresse aussi à eux dans les Récits de la Maison des morts), n’est pas de son fait. Pour parler des criminels, il emploie les mots "vanité" parce qu'ils ne résistent pas à leurs égoïsmes et "enfants", ce qui induit une certaine faiblesse de leur part. C’est un Dieu qui navigue dans des éléments hostiles, donc "ici bas", il revient aux hommes de faire en sorte que ça change. Dieu, me semble-t-il, représente uniquement pour Dostoïevski un ailleurs, le havre de paix que des terriens comme lui s’échinent patiemment à mériter. En ce qui concerne ceux qu'il nomme "les fous", il évacue si j'ose dire, comme s' il se sentait débordé par la question. Tellement fragiles ces "fous" que c'en est trop pesant sans doute pour un écrivain qui a déjà fort à faire avec "ses camarades" les forçats.

vendredi 8 octobre 2010

Terrorisme Histoire et Droit

"La situation de départ est fournie par la difficulté que rencontrent les juristes dès lors qu’il leur revient d’incriminer les actes terroristes d’un point de vue pénal, c’est-à-dire de faire la part du bien et du mal dans la qualification de l’acte. Le droit est en effet l’un des acteurs majeurs de la scène sur laquelle se joue le terrorisme, dans la mesure où les normes internationales s’efforcent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale de canaliser l’emploi de la violence. C’est cette tendance à encadrer l’exercice de la violence que vient remettre en cause l’événement terroriste. On se souvient de la discussion qui avait réuni en 2001 Derrida et Habermas autour de la notion de terrorisme compris comme événement. ...
...
L’article de Barbara Lambauer, consacré à la lutte de l’Allemagne nazie contre le « terrorisme » des résistants en URSS, en Serbie et en France, revient non seulement sur la plasticité du terme, mais aussi sur les liens entre guerre et terrorisme. Elle montre comment ce qui distingue les méthodes employées par les nazis des expériences « contre-terroristes » précédentes tient dans le niveau de violence atteint par les représailles, à l’image de la violence déployée par les armées allemandes contre les populations des pays occupés, mais également dans le lien systématique établi par l’occupant avec la politique anti-juive menée sur ces trois territoires."
Intégral :http://www.laviedesidees.fr/Le-terrorisme-de-Robespierre-a-Al.html

jeudi 7 octobre 2010

Clin d'œil au coin

Ce matin j’ai planté des rosiers nains et un cyclamen. Une cascade de capucines lancent leurs tiges évoquant de minces tuyaux flexibles, à l’assaut du grillage et de la haie, leurs larges feuilles tranchent avec le reste du feuillage ; cet astucieux système d’arrosage interne profite également aux fleurs. Au début elles s’épanouissent discrètement, toujours un peu cachées parmi les feuilles, puis elles finissent par montrer franchement leurs petites clochettes orange, jaunes ou rouges. Le feuillage retombant et léger des giroflées leur donne l’air ébouriffé et élégant. Bref, ce petit coin de terre semble à la fête, éclairé par de nouveaux lampions qui resteront allumés durant tout l'automne peut-être.

lundi 4 octobre 2010

L'hôpital extrait des Récits

"Les fers ne sont qu’un signe d’infamie, une honte, un fardeau physique et moral. C’est du moins ainsi qu’ils sont conçus. Quant à empêcher quelqu’un de s’évader, ils en sont bien incapables. Le moins expert, le plus maladroit des prisonniers trouvera moyen, sans grand mal et très vite, de les scier ou de faire sauter d’un coup de pierre le rivet. Les fers aux pieds ne préviennent donc absolument rien. S’il en est ainsi, s’ils sont appliqués, à un forçat déjà condamné, uniquement à titre de châtiment, alors, je le demande encore une fois : faut-il châtier un mourant ?
Voici qu’au moment où j’écris cela, me revient le vif souvenir d’un mourant, un poitrinaire, ce même Mikhaïlov qui avait son lit presque en face de moi, non loin d’Oustiantsev, et qui mourut, il m’en souvient, le quatrième jour de mon arrivée dans la salle. Peut-être qu’en parlant maintenant des poitrinaires, je n’ai fait que reproduire involontairement les impressions et les réflexions qui s’étaient alors présentées à moi à l’occasion de cette mort.
Ce Mikhaïlov, d’ailleurs, je le connaissais peu. C’était un homme encore très jeune, dans les vingt-cinq ans, pas davantage, grand, mince, et d’apparence extrêmement comme il faut. Il était à la Section spéciale et était taciturne jusqu’à la bizarrerie, toujours dans une espèce de mélancolie douce et tranquille. Il semblait "sécher" au bagne : telle était du moins l’expression qu’employaient ensuite à son sujet les détenus, chez qui il avait laissé un souvenir favorable. Je me rappelle seulement qu’il avait de beaux yeux, et vraiment je ne sais pas pourquoi son souvenir me revient aussi net.
Il mourut sur les trois heures de l’après-midi, un jour clair et glacé. Je m’en souviens, le soleil traversait de ses rayons obliques, vigoureux, les vitres vertes, légèrement givrées, des fenêtres de notre salle. Tout un faisceau de ces rayons se déversait sur le malheureux. Il mourut sans connaissance, après une longue et pénible agonie de plusieurs heures. Le matin déjà, ses yeux ne reconnaissaient plus ceux qui l’approchaient. On voulait le soulager, on voyait qu’il souffrait beaucoup ; il respirait difficilement, profondément, avec des râles ; sa poitrine se soulevait très haut, comme s’il manquait d’air. Il rejeta sa couverture, tous ses vêtements, et finalement commença à arracher sa chemise : même elle, lui paraissait lourde. On l’aida : on lui retira aussi sa chemise. Il était effrayant de voir ce corps interminablement long, avec ses bras et ses jambes desséchés jusqu’aux os, son ventre creux, sa poitrine soulevée, ses côtes qui se dessinaient clairement, comme sur un squelette. Sur son corps, il ne restait plus qu’une petite croix de bois, avec un sachet d’encens, et les fers, par lesquels, semblait-il, il aurait pu maintenant faire passer ses jambes desséchées.
Une demi-heure avant sa mort, tous chez nous firent silence, on ne parla plus qu’à mi-voix. Si quelqu’un marchait, il posait le pied sans bruit. On causait peu, de choses indifférentes, de temps en temps seulement on jetait un regard sur le mourant, qui râlait de plus en plus. Enfin, d’une main errante et incertaine, il chercha sur sa poitrine son sachet et voulut l’arracher, comme si lui aussi lui pesait, l’incommodait, l’opprimait. On lui retira aussi le sachet. Dix minutes après, il mourut.
On frappa à la porte, on prévint l’homme de garde. Un gardien entra, regarda stupidement le cadavre, et s’en fut chercher l’infirmier. Celui-ci, un jeune et bon garçon, un peu trop occupé de son extérieur, d’ailleurs assez réussi, apparut bientôt. À pas rapides, marchant bruyamment dans la salle silencieuse, il s’approcha du mort et, d’un air tout particulièrement dégagé, comme inventé exprès pour la circonstance, lui prit le pouls, le tâta, fit un geste d’impuissance et s’en fut.
Aussitôt on alla avertir le poste de garde : c’était un criminel dangereux, de la Section spéciale ; même pour constater sa mort, il fallait des cérémonies spéciales. Dans l’attente des hommes de garde, un des prisonniers émit à voix basse l'opinion qu’il serait bon de lui fermer les yeux. Un autre l’écouta attentivement, s’approcha sans mot dire du mort et lui ferma les yeux. Ayant remarqué la croix déposée sur l’oreiller, il la prit, l’examina et sans mot dire la remit au cou de Mikhaïlov ; l’ayant remise, il se signa. Cependant le visage du mort se durcissait ; un rayon de lumière s’y jouait ; la bouche était entr’ouverte, deux rangées de dents, jeunes et blanches, brillaient sous des lèvres fines, collées aux gencives.
Enfin entra le sous-officier de garde, avec le casque et le sabre ; derrière lui, deux gardiens. Il avançait en ralentissant de plus en plus le pas, regardant avec embarras les prisonniers immobiles qui, de toutes parts, le considéraient sévèrement. À un pas du mort, il s’arrêta, comme cloué sur place, intimidé. Absolument nu, décharné, n’ayant plus sur lui que ses fers, le cadavre lui fit impression : soudain il dégrafa sa jugulaire, ôta son casque, ce qui n’était nullement exigé, et fit un large signe de croix. C’était un visage grave, grisonnant, de vieux soldat. Je m’en souviens, à ce même instant Tchekounov était à son côté, lui aussi homme d’âge aux cheveux blancs. Tout le temps il regarda silencieusement et fixement le visage du sous-officier, en face et à bout portant, et surveilla avec une attention singulière chacun de ses gestes. Mais leurs yeux se rencontrèrent, et tout d’un coup Tchekounov eut la lèvre inférieure qui trembla. Il la tordit dans un mouvement bizarre, montra ses dents et rapidement, comme à l’improviste, en indiquant de la tête au sous-officier le mort, prononça :
— Lui aussi, il avait une mère !
Puis il s’en fut.
Je m’en souviens, ces paroles me transpercèrent …
Pourquoi les a-t-il prononcées, et comment lui étaient-elles venues à l’esprit ? Mais on commença à soulever le corps ; on le souleva avec son lit ; la paille craqua ; les fers sonnèrent, dans le silence général, en heurtant le plancher … On les rementa.
Le corps fut emporté. Soudain tous parlèrent à voix haute. On entendit le sous-officier, dans le corridor, envoyer chercher le forgeron. Il fallait déferrer le mort …
Mais je me suis écarté de mon sujet ..."
Dostoïevski extrait de la deuxième partie des Récits de la Maison des morts p. 274 à 277.…

Récits de la Maison des morts suite chapître XI

"Cela débute doucement, presque imperceptiblement, puis le motif grandit, grandit toujours, le rythme s’accélère, des chiquenaudes endiablées font sonner le bois de la balalaïka … C’est la  "Komarinskaïa" dans toute sa fougue, et, vraiment, ce serait bien si Glinka pouvait par fortune l’entendre chez nous, au bagne ! Alors débute la pantomime en musique. La "Komarinskaïa" ne cesse pas durant toute la pantomime. La scène représente l’intérieur d’une izba. Un meunier et sa femme. Le meunier, dans un coin, répare un harnais ; dans l’autre coin, la femme file du lin. La femme est Sirotkine, et le meunier Netsviétaev.
Je ferai remarquer que nos décors sont très pauvres. Et dans cette pièce, et dans la précédente, et dans les autres, vous complétez avec votre imagination plutôt que vous ne voyez avec les yeux. En guise de mur de fond, on a tendu un tapis ou une couverture de cheval ; sur le côté, de misérables écrans. Le côté gauche n’a rien, de sorte qu’on voit les bat-flanc. Mais les spectateurs ne sont pas exigeants, et consentent à compléter de leur imagination la réalité, d’autant plus que les bagnards ont pour cela beaucoup de capacités. "Un jardin, qu’on a dit : va pour un jardin ! Une chambre : va pour la chambre ! Une izba : va pour une izba ! C’est égal. À quoi bon faire des manières ?"
Sirotkine, en costume de jeune campagnarde est tout à fait charmant. Parmi les spectateurs s’entendent, à mi-voix, quelques compliments. Le meunier termine son travail, prend son bonnet, prend son fouet, s’approche de sa femme et lui explique par gestes qu’il doit s’en aller : mais si en son absence elle reçoit quelqu’un … Et il montre le fouet. La femme écoute et hoche la tête. Ce fouet, sans doute, lui est bien connu : elle court la prétentaine. Le mari s’en va. À peine a-t-il passé la porte, la femme, dans son dos, lui montre le poing. Mais on frappe : la porte s’ouvre et de nouveau entre… le voisin, meunier lui aussi, un homme en cafetan et barbu. Il tient à la main un cadeau : un fichu rouge. La jeune femme rit. Mais à peine le voisin fait-il mine de l’embrasser qu’on frappe encore à la porte. Où le fourrer ? Elle le cache à la hâte sous la table, et se remet à son fuseau. C’était un autre adorateur : un secrétaire de compagnie, en costume militaire.
Jusqu’ici la pantomime est irréprochable : le geste était immanquablement juste. On pouvait même s’étonner, à voir ces acteurs improvisés, et se demander malgré soi : combien d’énergies et de talents périssent parfois chez nous, en Russie, presque en pure perte, faute de liberté ou par les duretés du sort ! Mais le forçat qui jouait le secrétaire avait sans doute fait partie jadis d’une troupe domestique ou provinciale, et il lui sembla que nos acteurs, tous jusqu’au dernier, ne comprenaient pas le métier et ne marchaient pas comme il faut marcher sur la scène. Et le voici qui fait une entrée comme, paraît-il, les faisaient au bon vieux temps les héros classiques : il avance largement une jambe et, avant même d’avoir amené l’autre, s’arrête brusquement, rejette en arrière tout le buste, la tête, regarde fièrement autour de lui et … fait un second pas. Si pareille démarche était ridicule chez les héros classiques, dans une scène comique, chez un secrétaire d’état-major, elle l’est encore davantage. Mais notre public estimait que, probablement, il fallait agir de la sorte, et les larges enjambées du scribe interminable furent admises comme un fait accompli, sans critique spéciale.
À peine le scribe avait-il atteint le milieu de la scène que se fit encore entendre un coup à la porte : la maîtresse de maison de nouveau est en émoi. Où fourrer le scribe ? Dans le coffre : par bonheur il est ouvert ! Le scribe se glisse dedans, et la femme rabat le couvercle. Cette fois, c’est un visiteur original qui apparaît : un amoureux encore mais d’une catégorie spéciale. C’est un brahmine, et même en costume ! Un rire irrésistible retentit dans la salle. Le brahmine est représenté par le forçat Kochkine, qui joue admirablement. Il a bien l’allure d’un brahmine. Il explique par gestes toute l’étendue de son amour. Il lève les bras au ciel, puis porte ses mains sur sa poitrine, sur son cœur. Mais il a à peine pu manifester sa tendresse qu’un coup violent est frappé à la porte. D’après ce coup, il est clair que c’est le maître de la maison. La femme épouvantée est hors d’elle-même, le brahmine s’agite comme un dératé, et supplie qu’on le cache. À la hâte, elle le plante derrière l’armoire. Elle-même, oubliant d’aller ouvrir, se jette sur sa pelote et file, file, sans entendre à la porte les heurts de son mari ; dans son désarroi elle tord un fil qu’elle n’a pas dans la main et tourne un fuseau qu’elle n’a pas pensé à ramasser par terre. Sirotkine représenta très bien et très heureusement cette épouvante.
Mais le mari enfonce la porte d’un coup de pied et, le fouet à la main, s’avance vers sa femme. Il a tout épié et tout vu, et il lui montre du doigt qu’elle a chez elle trois hommes cachés. Il les cherche. Le premier sur lequel il tombe est le voisin, qu’il accompagne à coups de poing hors de la pièce. Le scribe tremblant de peur voudrait fuir : il soulève avec la tête le couvercle du coffre, et par là se trahit. Le mari le fouaille d’importance et cette fois l’amoureux fait un bond qui n’a rien de classique. Reste le brahmine : le mari le cherche longtemps, enfin il le découvre dans le coin derrière l’armoire, lui adresse un grand salut et le tire par la barbe vers le milieu de la scène. Le brahmine tente de se défendre, crie : "Maudit, maudit !" (les seuls mots prononcés dans la pantomime), mais le mari ne l’écoute pas et l’accommode à sa façon. La femme, voyant que son tour arrive, jette par terre le fil, le fuseau, et se sauve de la pièce ; son escabeau se renverse (1). Les forçats éclatent de rire. Ali, sans me regarder, me tiraille par la main et me crie : "Regarde, le brahmine, le brahmine !" Il ne peut se tenir droit à force de rire. Le rideau tombe. Une autre scène commence …
Mais à quoi bon les décrire toutes ? Il y en eut encore deux ou trois. Toutes étaient drôles, d’une authentique gaieté. Si les forçats ne les avaient pas imaginées, ils avaient du moins, dans chacune, mis du leur. Chaque acteur, ou presque, improvisait, si bien que les soirs suivants un seul et même interprète jouait le même rôle un peu différemment.
La dernière pantomime, du genre fantastique, se termina par un ballet. On enterrait un mort. Le brahmine, avec d’innombrables servants, se livrait sur le cercueil à diverses incantations, mais rien n’y faisait. Enfin retentit : "Le soleil est sur son déclin" : le mort revient à la vie, et tous, dans la joie, dansent. Le brahmine danse avec le mort, et danse d’une manière tout à fait spéciale, à la brahmine. Ainsi se termina la représentation, en attendant le soir suivant.
Tous les nôtres se séparent joyeux, contents, couvrent d’éloges les acteurs, remercient le sous-officier. Pas la moindre dispute. Tous sont contents, — contre leur habitude, — ils ont même l’air heureux. Ils s’endorment autrement qu’à l’accoutumée, presque avec la conscience tranquille, et, au fond, pourquoi ? Pourtant ce n’est pas un rêve de mon imagination. C’est la vérité pure. On a seulement permis à ces malheureux de vivre un peu à leur guise, de se distraire comme tout le monde, de passer une heure en oubliant le bagne ; et voici l’homme moralement transformé, ne fût-ce que pour quelques minutes seulement …
Mais voici déjà la nuit profonde. Je frissonne, et je me réveille par hasard : le vieux prie toujours sur le poêle, et il priera ainsi jusqu’à l’aube ; Ali dort paisiblement à côté de moi. Je me rappelle qu’en s’endormant il riait encore, en causant du théâtre avec ses frères, et malgré moi mon regard s’attarde sur son calme visage d’enfant. Peu à peu je me rappelle tout : la dernière journée, les fêtes, ce mois tout entier … : épouvanté, je soulève la tête, et j’embrasse du regard mes camarades endormis, à la lueur blafarde et tremblante de la chandelle de six à la livre, de l’administration. Je regarde leurs visages pâles, leurs pauvres couches, tout ce dénuement et cette misère infinie, je plonge en eux mon regard, — comme si je voulais m’assurer que tout cela n’est pas le prolongement d’un rêve monstrueux, mais la vérité vraie. C’est bien la vérité : j’entends quelqu’un gémir ; quelqu’un a lourdement déplacé son bras, et fait sonner ses fers. Un autre a tressailli dans son songe, et a parlé, tandis que le grand-père sur le poêle prie pour  "tous les chrétiens orthodoxes" : on entend son invocation régulière, paisible, lente :  "Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous ! …"
"Je ne suis pourtant pas ici pour toujours, mais seulement pour quelques années, n’est-ce pas !" me dis-je, et j’incline de nouveau ma tête sur l’oreiller."
Dostoïevski Récits de la Maison des morts Édition de P. Pascal p. 249 à 253

Note 1 : À la base de cette pantomime se trouve un thème folklorique bien connu : l'Index des sujets de contes de N. Andreev (Léningrad, 1929) on note une dizaine de variantes. De là dérive aussi un épisode de la Nuit de Noël de Gogol (dans les Veillées du hameau).

samedi 2 octobre 2010

Récits de la Maison des morts chapître XI : Le spectacle

"Le troisième jour de la fête (1), le soir, notre théâtre donna sa première représentation. Les démarches préliminaires, sans doute, avaient été nombreuses, mais les acteurs avaient tout pris sur eux, de sorte que nous tous, les autres, ne savions rien ; ni où les choses en étaient, ni ce qui se préparait. On ne savait même pas très bien ce qui serait représenté (2).Durant ces trois jours les acteurs, en allant au travail, tâchaient de se procurer le plus possible de costumes. Baklouchine, quand il me rencontrait, se bornait à faire claquer ses doigts de plaisir. Même le major, semblait-il, était d’humeur convenable. D’ailleurs nous ne savions absolument pas s’il était informé de notre entreprise théâtrale. S’il l’était, l’avait-il autorisée formellement, ou avait-il seulement décidé de l’ignorer, en fermant les yeux sur l’initiative des détenus et en insistant, naturellement, pour que tout se passât aussi régulièrement que possible ? Pour moi, je crois qu’il était informé : il ne pouvait pas ne pas l’être ; mais il ne voulait pas s’en mêler, dans l’idée que ce serait peut-être pis s’il interdisait : les forçats feraient des bêtises, se saouleraient, de sorte qu’il valait infiniment mieux qu’ils soient occupés à quelque chose.
D’ailleurs, c’est moi qui suppose chez le major un raisonnement de cette sorte, uniquement parce que c’est le plus naturel, le plus juste et le plus raisonnable. On peut même dire ainsi : si les détenus n’avaient pas, les jours de fête, le théâtre ou quelque occupation du même genre, ce serait à l’administration de l’inventer. Mais comme notre major se distinguait par une façon de penser absolument opposée à celle du reste de l’humanité, il est clair que je me charge d’une grande responsabilité en supposant qu’il était prévenu de notre entreprise et qu’il l’avait autorisée. Un homme comme notre major avait besoin d’avoir toujours quelqu’un à écraser, quelque chose à retirer, quelqu’un à priver d’un droit, bref de manifester quelque part son autorité. Il était connu pour cela dans toute la ville. Qu’est-ce que cela lui faisait, si ces vexations risquaient de susciter dans la prison quelque bêtise ? Pour les bêtises, il y a des châtiments (ainsi raisonnent les gens comme notre major) ; or avec ces coquins de bagnards, la sévérité et la littérale et constante observation de la loi, voilà tout ce qu’il faut ! Ces incapables observateurs de la loi ne comprennent absolument pas, et ne sont pas en état de comprendre, que la seule observation de la lettre, sans intelligence de l’esprit, conduit tout droit aux désordres, et n’a jamais conduit à rien d’autre. "C’est écrit dans la loi, que faut-il de plus ?" disent-ils, et ils s’étonnent sincèrement qu’on leur demande encore, en sus des lois, du bon sens et une tête saine. Cette dernière exigence surtout semble à beaucoup d’entre eux un luxe superflu et révoltant, une vexation, de l’intolérance.
Mais quoi qu’il en fût, le sous-officier ne fit pas opposition, et c’était tout ce qu’il fallait aux forçats. Je dirai positivement que le théâtre et le sentiment de gratitude dû au fait qu’on l’avait permis furent cause qu’il n’y eut pas, pendant les fêtes, un seul désordre sérieux : pas une rixe grave, pas un vol. J’ai été témoin moi-même de la façon dont les forçats mettaient à la raison des fêtards ou des batailleurs, sous le seul prétexte qu’on interdirait le théâtre. Le sous-officier reçut des prisonniers l’engagement que tout serait tranquille et qu’ils se conduiraient bien. Ils le donnèrent avec joie, et tinrent religieusement leur promesse : ils étaient très flattés aussi qu’on crût à leur parole.
Il faut dire d’ailleurs qu’autoriser le théâtre ne coûtait absolument rien aux autorités, aucun sacrifice. Aucun local n’était préalablement réservé : la scène était dressée et démontée tout entière en un quart d’heure. La représentation durait une heure et demie, et si un ordre supérieur était venu soudain de l’interrompre, c’était l’affaire d’un clin d’œil. Les costumes étaient serrés dans les coffres des prisonniers. Mais avant de dire comment le théâtre fut monté et quels étaient les costumes, je parlerai de l’affiche, c’est-à-dire de ce qu'on avait l'intention de jouer.
À vrai dire, d'affiche écrite, il n'y en avait pas. Pour la seconde, pour la troisième représentation, il en apparut une, cependant, écrite par Baklouchine pour MM. Les officiers et en général les visiteurs de qualité qui avaient, déjà pour la première, honoré notre théâtre de leur présence. Plus précisément : parmi les messieurs, venait d’habitude l’officier de garde, et une fois l'officier de ronde vint aussi un moment. Une fois aussi, vint l’officier du génie. Voilà pour quels visiteurs fut créée l’affiche.
On imaginait que la renommée du théâtre du bagne retentirait au loin, dans la forteresse et même dans la ville, d’autant plus que celle-ci n’avait pas de théâtre : on avait entendu dire qu’il y avait eu une fois un spectacle d’amateurs, mais rien de plus. Les forçats se réjouissaient comme des enfants du moindre succès, mieux encore ils en étaient vains. …"
Dostoïevski
Notes 1 : "Jour de la fête" : il s'agit de la fête civile de Noël, qui comportait précisément trois jours fériés
2 : D'après Tokarzewski, Dostoïevski avait pris une part très active aux préparatifs.