dimanche 7 novembre 2010

Les grands roseaux


J'ai pris ces photos l'an dernier à la même époque, au Touquet.
















Extrait de La bio peut-elle nourrir durablement la planète ?

Promouvoir l'agriculture paysanne
... Les paysanneries du Sud ne pourront enfin financer et mettre en œuvre par elles-mêmes des systèmes de production agricole à la fois plus productifs et plus respectueux de l'environnement que si leurs gouvernements sont à même de faire ce que l'Europe a entrepris avec succès au lendemain de la deuxième guerre mondiale : protéger leur agriculture vivrière de l'importation de produits en provenance des puissances excédentaires par des droits de douane conséquents, de façon à garantir des prix agricoles suffisamment rémunérateurs, incitatifs et stables, aux paysans. Mais il nous faut alors être conséquents et ne plus vouloir exporter à tout prix des excédents de produits "tout-venant" en direction des nations les plus pauvres du monde.
Marc Dufumier, article paru dans le mensuel Biocontact n°207

samedi 6 novembre 2010

Des alternatives existent

Suite de La bio peut-elle nourrir durablement la planète ?

Des alternatives existent
"Des techniques agricoles inspirées de l’agroécologie permettent déjà d’accroître les rendements à l’hectare dans la plupart des régions du monde, sans coût majeur en énergie fossile ni recours intensif aux engrais de synthèse et aux produits phytosanitaires. Elles consistent en premier lieu à associer dans un même champ, ou y faire suivre systématiquement, diverses espèces et variétés aux physiologies différentes (céréales, tubercules, légumineuses, cucurbitacées…), de façon à ce que l’énergie solaire puisse être au mieux interceptée par leur feuillage et transformée en calories alimentaires au moyen de la photosynthèse. Ces associations et rotations contribuent à recouvrir très largement les terrains cultivés, pendant une durée la plus longue possible, avec pour effet de les protéger de l’érosion, limiter la propagation des agents pathogènes et minimiser les risques de mauvais résultats en cas d’accidents climatiques.
L’intégration de plantes de la famille des légumineuses (haricots, fèves, pois, lentilles, vesce, trèfle, luzerne…) dans les associations et les rotations culturales permet de fixer l’azote de l’air pour la synthèse des protéines et la fertilisation des sols. La présence d’arbres d’ombrage au sein des parcelles cultivées ou le maintien de haies vives sur leur pourtour protège les cultures des grands vents et d’une insolation excessive et crée un microclimat favorable à la transpiration des plantes cultivées, la photosynthèse et la fixation de carbone. Les arbres et arbustes hébergent aussi de nombreux insectes auxiliaires des cultures qui favorisent la pollinisation de celles-ci et contribuent à limiter la prolifération d’éventuels insectes prédateurs. L’ association des élevages à l’agriculture facilite l’utilisation des sous-produits végétaux dans les rations animales et favorise la fertilisation organique des sols.
Outre l’azote, les plantes cultivées doivent trouver aussi dans les sols un certain nombre d’éléments minéraux indispensables à leur croissance et à leur développement : phosphore, potassium, calcium, magnésium, oligoéléments… L’épandage d’engrais de synthèse vise alors à restituer aux sols les éléments minéraux qui en ont été extraits par les plantes. Mais on peut craindre l’amenuisement progressif des mines dont on retire les minerais à l’origine de leur fabrication. D’où l’intérêt à implanter au sein des parcelles ou à leur lisière des arbres et arbustes à enracinement profond, capables d’intercepter les éléments minéraux dans les sous-sols, au fur et à mesure de la décomposition de la roche mère (hydrolyse des silicates). Transférés dans la biomasse aérienne des arbres et arbustes, ces éléments minéraux sont ensuite déposés à la surface des terrains lors de la chute des feuilles et branchages et peuvent alors contribuer à leur fertilisation."

Promouvoir l’agriculture paysanne
La suite demain.

vendredi 5 novembre 2010

Les erreurs de la "révolution verte"

Suite de l'article intitulé La bio peut-elle nourrir durablement la planète ? de Marc Dufumier dans Biocontact :
Les erreurs de la révolution verte

"Il faudra pendant longtemps encore produire davantage à l’hectare dans les pays du Sud. Mais il ne s’agira surtout pas de reproduire à l’identique les systèmes mis en œuvre dans ce qu’on a un peu trop vite qualifié de "révolution verte" : emploi d’un nombre limité de variétés de céréales, légumineuses et tubercules à haut rendement, sensibles aux stress hydriques, gourmandes en engrais minéraux et peu tolérantes ou résistantes aux insectes prédateurs et agents pathogènes. Depuis quelques années déjà, malgré leur haut potentiel génétique, les rendements obtenus avec ces cultivars n’augmentent plus dans les mêmes proportions et tendent même parfois à baisser, lorsque sont apparus de graves déséquilibres écologiques : prolifération d’insectes prédateurs résistants aux pesticides, multiplication d’herbes adventices dont les cycles de développement sont apparentés à ceux des plantes trop fréquemment cultivées (sans véritable rotation), épuisement des sols en certains oligoéléments, salinisation des terrains mal irrigués et insuffisamment drainés …
Plutôt que de vouloir à tout prix conformer les agro-écosystèmes aux exigences de variétés végétales ou races animales à haut rendement et prendre ainsi le risque de les simplifier et de les fragiliser, il vaut mieux inciter les agriculteurs à ajuster leurs techniques de production aux conditions écologiques de leur région : adaptation aux sols, aux microclimats et à la présence éventuelle d’insectes prédateurs, d’agents pathogènes et de plantes adventices. Les agriculteurs tireraient profit des cycles de l’eau, du carbone, de l’azote et des autres éléments minéraux, en sélectionnant au sein de leurs propres écosystèmes les espèces, races et variétés les plus à même de produire les calories alimentaires, protéines, vitamines, minéraux, fibres textiles et molécules médicinales dont la société a le plus besoin."
Des alternatives existent

La suite demain

jeudi 4 novembre 2010

La bio peut-elle nourrir durablement la planète ?


"L’agriculture biologique est réputée fournir des aliments sains, sans hormones de croissance ni résidus de pesticides, et préserver l’environnement. Mais il lui est souvent reproché de ne pas être assez productive. Trop chers, les produits bio ne seraient pas accessibles aux plus modestes. Pire, ils ne pourraient pas nourrir durablement la population mondiale. Qu’en est-il réellement ?

La faim dans le monde

Les populations insuffisamment nourries ne parviennent pas à se procurer les aliments disponibles sur le marché mondial, faute d’un pouvoir d’achat suffisant, alors même que des quantités considérables de céréales et de protéagineux trouvent preneurs auprès des fabricants d’aliments du bétail et des usines d’agro-carburants. Ainsi en est-il chez nous des gens qui fréquentent régulièrement les Restaurants du cœur. Mais ainsi en est-il aussi et surtout des millions de personnes sous-alimentées vivant dans les grands pays du Sud qui exportent leur surplus de grains et de viande sur le marché international : l’Inde, le Brésil, l’Argentine …
Le paradoxe est que ces pauvres qui ne parviennent pas à s’alimenter correctement sont pour deux tiers des agriculteurs. Et le dernier tiers est constitué de populations autrefois agricoles qui, faute d’être restées compétitives sur la marché mondial, ont dû quitter prématurément leurs campagnes et migrer vers des bidonvilles sans pour autant y trouver d’emplois rémunérateurs.
Ce n’est pas en exportant à vil prix nos surplus de céréales, sucre, poudre de lait et viandes vers les pays du Sud que nous pourrons résoudre la question alimentaire à l’échelle mondiale. Mais en créant les conditions qui permettront aux paysanneries pauvres du Sud de dégager des revenus suffisants pour à la fois satisfaire leurs besoins essentiels et investir dans l’amélioration de leurs systèmes de culture et d’élevage. Les Européens seraient quant à eux bien inspirés de cesser la surproduction de denrées standard difficilement exportables et de réorienter leur agriculture vers la fourniture de produits de plus grande qualité gustative et sanitaire, en réduisant leurs émissions de gaz à effet de serre et sans causer de dommages à leur environnement.

Le défi du Sud

Du fait d’une pression démographique encore importante et de l’émergence de nouvelles classes moyennes, on peut prédire un doublement en quarante ans des productions de grains, tubercules et autres produits amylacés, dans les pays du Sud, pour espérer satisfaire la demande croissante en aliments de plus en plus variés. La demande en produits animaux (lait, œufs, viandes …) ne cesse en effet de s’accroître dans plusieurs pays émergents (Inde, Chine, Brésil …)
La FAO (1) estime que sur les 4,2 milliards d’hectares pouvant être cultivés dans le monde, seul 1,5 milliards l’est en fait de nos jours. Mais on observe depuis peu une extension accélérée des superficies dédiées à l’agriculture ou à l’élevage dans de nombreux pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. En témoignent les défrichements pour implanter du soja ou de la canne à sucre au Brésil et l’élargissement phénoménal des plantations de palmiers à huile en Indonésie et en Malaisie. Ce développement des surfaces, destinées pour l’essentiel à l’alimentation du bétail ou à la production d’agro-carburants, n’est pas le fait de paysans pauvres en manque d’équipements et de pouvoir d’achat mais résulte davantage du recours à des engins motorisés. Cette mécanisation se traduit par une accélération de l’exode rural et ne contribue en rien à résoudre la question de la pauvreté et de la sous-alimentation dans le monde. Les surfaces nouvellement défrichées le sont aux dépens de savanes et de forêts, avec le risque de la disparition d’écosystèmes riches en biodiversité.
Le plus urgent sera d’assurer que les familles paysannes travaillant à leur compte dans le Sud puissent accroître progressivement leurs productions et leurs revenus à l’hectare, en faisant un usage toujours plus intensif des ressources naturelles renouvelables disponibles ( énergie lumineuse et dioxyde de carbone atmosphérique, azote de l’air, eaux pluviales …) et en diminuant le recours aux énergies fossiles et aux produits chimiques de synthèse. Ces formes d’agriculture paysanne devront être créatrices d’emplois et ne pas rejeter les agriculteurs sur la marché du travail où prédomine encore un chômage chronique."
Les erreurs de la "révolution verte"
Demain, suite de ce dossier de Marc Dufumier, paru dans la revue Biocontact N°207.

dimanche 31 octobre 2010

Humanité — Après la lecture De la Terre à la Lune de Jules Verne


Un enthousiasme certain chez Jules Verne, mais tempéré par une fin qui si elle ne se veut pas tragique, au regard de Maston à l'optimisme inébranlable, l’est néanmoins … par la force des choses. Jules Verne n’aime pas la science pour la science, mais la désire au service de l’humanité, c’est ce qui transpire de ce livre et c'est pourquoi je l'ai apprécié. Les hommes, chez lui comme chez Dosto, sont souvent de grands enfants mais n’ayant pas les mêmes objectifs principaux, selon l'univers de l’un ou l’autre auteur. Chez Verne, c’est la grande aventure humaine qui prime, quitte à causer moult dégâts matériels "collatéraux" qui seront minimisés au regard de l'exploit accompli, chez Dostoïevski on est dans le cheminement personnel de chaque personnage, il s’agit d’espoirs déçus, d’égos bafoués, de vanités exacerbées, d'affects fragiles : pas de gloire via les exploits collectifs comme chez Jules Verne. Pourquoi comparer ces deux écrivains ? J’ai trouvé De la terre à la lune à l’étalage d’un bouquiniste, par hasard. Je me suis mise à lire ce livre juste après L’Idiot. Se sentir interpelé par différents livres, même au hasard d’une promenade, les font tout simplement, une fois lus, interagir dans la cervelle du lecteur pour peu que la mémoire ne lui fasse pas défaut, jusqu’à avoir peut-être un jour, petit à petit, au fil des lectures, une vue d’ensemble ( et pas seulement) de notre belle humanité.

samedi 30 octobre 2010

Le portrait de Michel Ardan par Jules Verne


"L’ancre n’avait pas encore mordu le sable, que cinq cents embarcations entouraient l’Atlanta, et le steamer était pris d’assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d’une voix dont il voulait en vain contenir l’émotion :
— « Michel Ardan ! s’écria-t-il.
— Présent ! » répondit un individu monté sur la dunette. Barbicane, les bras croisés, l’œil interrogateur, bouche muette, regarda fixement le passager de l’Atlanta.
C’était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà, comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa tête forte, véritable hure de lion, secouait par instant une chevelure ardente qui lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large aux tempes, agrémentée d’une moustache hérissée comme les barbes d’un chat et de petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues, des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope complétaient cette physionomie éminemment féline. Mais le nez était d’un dessin hardi, la bouche particulièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné comme un champ qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement développé et posé d’aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachés, une allure décidée faisaient de cet Européen un gaillard solidement bâti, "plutôt forgé que fondu", pour emprunter une de ses expressions à l’art métallurgique.
Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent déchiffré sans peine sur le crâne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables de la combativité, c’est-à-dire du courage dans le danger et de la tendance à briser les obstacles ; ceux de la bienveillance et ceux de la merveillosité, instinct qui porte certains tempéraments à se passionner pour les choses surhumaines ; mais en revanche, les bosses de l’acquisivité, ce besoin de posséder et d’acquérir, manquaient absolument.
Pour achever le type physique du passager de l’Atlanta, il convient de signaler ses vêtements larges de forme, faciles d’entournures, son pantalon et son paletot d’une ampleur d’étoffe telle que Michel Ardan se prénommait lui-même "la mort du drap", sa cravate lâche, son col de chemise libéralement ouvert, d’où sortait un cou robuste, et ses manchettes invariablement déboutonnées, à travers desquelles s’échappaient des mains fébriles. On sentait que, même au plus fort des hivers et des dangers, cet homme-là n’avait pas froid — pas même aux yeux.
D’ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait, venait, ne restait jamais en place,  "chassait sur les angles", comme disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant ses ongles avec une avidité nerveuse. C’était l’un de ces originaux que le Créateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise aussitôt le moule.
En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un large champ aux observations de l’analyste. Cet homme étonnant vivait dans une perpétuelle disposition à l’hyperbole et n’avait pas encore dépassé l’âge des superlatifs ; les objets se peignaient sur la rétine de son œil avec des dimensions démesurées ; de là une association d’idées gigantesques ; il voyait tout en grand, sauf les difficultés et les hommes.
C’était d’ailleurs une luxuriante nature, un artiste d’instinct, un garçon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais s’escrimait plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux de la logique, rebelle au syllogisme, qu’il n’eût jamais inventé, il avait des coups à lui. Véritable casseur de vitres, il lançait en pleine poitrine des arguments ad hominem d’un effet sûr, et il aimait à défendre du bec et des pattes les causes désespérées.
Entre autres manies, il se proclamait "ignorant sublime", comme Shakespeare, et faisait profession de mépriser les savants, "des gens, disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la partie". C’était, en somme, un bohémien du pays des monts et merveilles, aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un Phaéton menant à fond de train le char du Soleil, un Icare avec des ailes de rechange. Du reste, il payait de sa personne et payait bien, il se jetait tête levée dans les entreprises folles, il brûlait ses vaisseaux avec plus d’entrain qu’Agathoclès, et, prêt à se faire casser les reins à toute heure, il finissait invariablement par retomber sur ses pieds, comme ces petits cabotins un moelle de sureau dont les enfants s’amusent.
En deux mots, sa devise était : Quand même ! Et l’amour de l’impossible sa "rulling passion", suivant la belle expression de Pope.
Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts de ses qualités ! Qui ne risque rien n’a rien, dit-on. Ardan risqua souvent et n’avait pas davantage ! C’était un bourreau d’argent, un tonneau des Danaïdes. Homme parfaitement désintéressé d’ailleurs, il faisait autant de coups de cœurs que de coups de tête ; secourable, chevaleresque, il n’eût pas signé le "bon à pendre" de son plus cruel ennemi, et se serait vendu comme esclave pour racheter un Nègre.
En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage brillant et bruyant …"