Dans l'avant-propos du Roi Pêcheur Julien Gracq s’exprime en une phrase à propos du sentiment que lui laisse la littérature du XIXe siècle faite de « platitudes bourgeoises » selon lui. Victor Hugo, Balzac, Flaubert, Maupassant, ont peut-être effectivement abordé avant tout la réalité sociale de leur époque, sans laisser grande part au rêve, ou même "au droit de rêver" pour ce qui est de certains personnages. Ils dénonçaient plus ou moins ouvertement les diverses corruptions et hypocrisies de leur société. Ce côté utile de la littérature, a contribué sans doute à améliorer les conditions de vie de nombreux précaires de l’époque, également de femmes et hommes sous l’emprise de diverses illusions accablantes, ou de ce que ces auteurs semblaient juger comme telles. Cependant aujourd’hui, (n'étant plus tout à fait confrontés aux mêmes paramètres), à la lecture des descriptions de ces nombreux caractères que comprend la nature humaine, durement mise à nu de façon presque chirurgicale chez un Flaubert, on peut se sentir plus ou moins plombé, voire un peu rancunier « à la Gracq », soupçonnant quelque complaisance de la part d’auteurs zélés mais saturants. Gracq, en quête de beauté, ami du rêve, a dû être mis à rude épreuve en découvrant le "compte-rendu" de l'agonie, observée "à la loupe", de Madame Bovary. Comme lui, nombreux sont ceux qui dans leur besoin de « remagnétiser la vie », se détournent effectivement, par le biais d'une nouvelle littérature, des réalités oppressantes de la « vraie vie », où tout semble d’avance programmé pour les uns et les autres, par des politiques qui paraissent échapper à tous. Dans une attitude semblable à celle de Gracq, ils désirent se construire leur monde intérieur, fait de réalité vue sous un autre angle, de surréalité, où le rêve devient nécessaire et constructif. Une façon retrouvée de contourner un certain déterminisme. Peu de monde je pense, croit encore à la possibilité d’améliorer les choses sur un plan social par l’écriture de romans mettant en évidence comme au XIXe siècle les diverses injustices et côtés retors de la nature humaine, d’autant que tout s’est énormément complexifié, le cynisme venant se greffer à cet état de chose presque naturellement et finissant son travail de dessèchement au niveau relationnel. L’échec patent d’une presse pas très libre illustre d’ailleurs ce constat hyper réaliste. Cela dit, ma perfusion de littérature Gracq se passe très bien, malgré cette divergence de point de vue sur celle du XIXe.
mardi 7 décembre 2010
Compréhension
Dans l'avant-propos du Roi Pêcheur Julien Gracq s’exprime en une phrase à propos du sentiment que lui laisse la littérature du XIXe siècle faite de « platitudes bourgeoises » selon lui. Victor Hugo, Balzac, Flaubert, Maupassant, ont peut-être effectivement abordé avant tout la réalité sociale de leur époque, sans laisser grande part au rêve, ou même "au droit de rêver" pour ce qui est de certains personnages. Ils dénonçaient plus ou moins ouvertement les diverses corruptions et hypocrisies de leur société. Ce côté utile de la littérature, a contribué sans doute à améliorer les conditions de vie de nombreux précaires de l’époque, également de femmes et hommes sous l’emprise de diverses illusions accablantes, ou de ce que ces auteurs semblaient juger comme telles. Cependant aujourd’hui, (n'étant plus tout à fait confrontés aux mêmes paramètres), à la lecture des descriptions de ces nombreux caractères que comprend la nature humaine, durement mise à nu de façon presque chirurgicale chez un Flaubert, on peut se sentir plus ou moins plombé, voire un peu rancunier « à la Gracq », soupçonnant quelque complaisance de la part d’auteurs zélés mais saturants. Gracq, en quête de beauté, ami du rêve, a dû être mis à rude épreuve en découvrant le "compte-rendu" de l'agonie, observée "à la loupe", de Madame Bovary. Comme lui, nombreux sont ceux qui dans leur besoin de « remagnétiser la vie », se détournent effectivement, par le biais d'une nouvelle littérature, des réalités oppressantes de la « vraie vie », où tout semble d’avance programmé pour les uns et les autres, par des politiques qui paraissent échapper à tous. Dans une attitude semblable à celle de Gracq, ils désirent se construire leur monde intérieur, fait de réalité vue sous un autre angle, de surréalité, où le rêve devient nécessaire et constructif. Une façon retrouvée de contourner un certain déterminisme. Peu de monde je pense, croit encore à la possibilité d’améliorer les choses sur un plan social par l’écriture de romans mettant en évidence comme au XIXe siècle les diverses injustices et côtés retors de la nature humaine, d’autant que tout s’est énormément complexifié, le cynisme venant se greffer à cet état de chose presque naturellement et finissant son travail de dessèchement au niveau relationnel. L’échec patent d’une presse pas très libre illustre d’ailleurs ce constat hyper réaliste. Cela dit, ma perfusion de littérature Gracq se passe très bien, malgré cette divergence de point de vue sur celle du XIXe.
lundi 6 décembre 2010
Le Rivage des Syrtes - La chambre des cartes
Extrait du chapître La chambre des cartes :
" ... La pièce ne paraissait pas exactement sombre, mais le jour, tombant des vitraux presque dépolis par les bouillons nombreux qui bossuaient leurs verres, y conservait une qualité incertaine et comme perpétuellement déclinante ; sa pénombre, à toute heure du jour, semblait dissoudre une tristesse stagnante de crépuscule. Elle était sommairement meublée de tables de travail en chêne poli ; contre les murs nus, des placards de bois sombre contenaient des livres — presque tous de lourds in-folios aux reliures ternies — et des instruments de navigation d’un modèle ancien. Sur le mur du fond de la salle, à mi-hauteur de la voûte, s’appliquait une galerie étroite et légèrement construite qui courait le long d’une autre rangée de placards grillagés. Les murs nus, les mappemondes, l’odeur de poussière, l’aspect de polissure et de long frottement des tables usées inégalement comme une paume, faisaient songer à une salle de classe, mais que l’épaisseur des murailles, le silence de cloître, et le jour douteux, eussent confinée dans l’étude de quelque discipline singulière et oubliée. Cette impression encore matérielle se contaminait presque aussitôt d’une autre plus déroutante : on eût dit que traînait dans la pièce quelque chose de cette atmosphère lourde, de pensée fanée et croupie, qui s’attarde aux lieux où l’on cloue des ex-voto. Et — comme guidé par le fil de cette analogie vague — si l’on faisait quelques pas vers le milieu de la pièce, l’œil était soudain fasciné, au milieu de ces couleurs ternes d’encre et de poussière, par une large tache de sang frais éclaboussant le mur de droite : c’était un grand drapeau de soie rouge, tombant à plis rigides de toute sa longueur contre le mur : la bannière de Saint-Jude — l’emblème d’Orsenna — qui avait flotté à la poupe de la galère amirale lors des combats du Farghestan. Au devant, s’allongeait une estrade basse, garnie d’une table et d’une seule chaise, que le trophée semblait désigner comme le point de mire, le centre irradiant de cette chambre tendue comme un piège. Le même recours magique qui nous porte, avant toute réflexion, à essayer un trône dans un palais désaffecté qu’on visite, ou le fauteuil d’un juge dans une salle de tribunal vide, m’avait amené jusqu’à la chaise ; sur la table s’étalaient les cartes de la mer des Syrtes.
Je m’asseyais, toujours un peu troublé par cette estrade qui semblait appeler un auditoire, mais bientôt enchaîné là comme par un charme. Devant moi s’étendaient en nappe blanche les terres stériles des Syrtes, piquées des mouchetures de leurs rares fermes isolées, bordées de la délicate guipure des flèches des lagunes. Parallèlement à la côte courait à quelque distance, sur la mer, une ligne pointillée noire : la limite de la zone des patrouilles. Plus loin encore, une ligne continue d’un rouge vif : c’était celle qu’on avait depuis longtemps acceptée d’un accord tacite pour ligne frontière, et que les instructions nautiques interdisaient de franchir en quelque cas que ce fût. Orsenna et le monde habitable finissaient à cette frontière d’alarme, plus aiguillonnante encore pour mon imagination de tout ce que son tracé comportait de curieusement abstrait ; à laisser glisser tant de fois mes yeux dans une espèce de conviction totale au long de ce fil rouge, comme un oiseau que stupéfie une ligne tracée devant lui sur le sol, il avait fini par s’imprégner pour moi d’un caractère de réalité bizarre : sans que je voulusse me l’avouer, j’étais prêt à douer de prodiges concrets ce passage périlleux, à m’imaginer une crevasse dans la mer, un signe avertisseur, un passage de la mer Rouge. Très au-delà, prodigieux d’éloignement derrière cet interdit magique, s’étendaient les espaces inconnus du Farghestan, serrés comme une terre sainte à l’ombre du volcan Tängri, ses ports de Rhages et de Trangées, et sa ceinture de villes dont les syllabes obsédantes nouaient en guirlandes leurs anneaux à travers ma mémoire : Gerrha, Myrphée, Thargala, Urgasonte, Amicto, Salmanoé, Dyrceta.
Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat sur la carte, je demeurais là parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique d’où ne me tirait pas même le fourmillement de mes paumes. Un bruissement léger semblait s’élever de cette carte, peupler la chambre close et son silence d’embuscade. Un craquement de la boiserie parfois me faisait lever les yeux, mal à l’aise, fouillant l’ombre comme un avare qui visite de nuit son trésor et sent sous sa main le grouillement et l’éclat faible des gemmes dans l’obscurité, comme si j’avais guetté malgré moi, dans le silence de cloître, quelque chose de mystérieusement éveillé. La tête vide, je sentais l’obscurité autour de moi filtrer dans la pièce, la plomber de cette pesanteur consentante d’une tête qui chavire dans le sommeil et d’un navire qui s’enfonce ; je sombrais avec elle, debout, comme une épave gorgée du silence des eaux profondes.
Un soir, comme j’allais quitter la pièce après une visite plus longue qu’à l’accoutumée, un pas lourd sur les dalles me réveilla en sursaut et me jeta, avant toute réflexion, dans une attitude de curiosité étudiée dont la hâte ne pouvait plus me donner le change sur le flagrant délit que je sentais peser sur ma présence dans la chambre. Le capitaine Marino entra sans me voir, son dos large complaisamment tourné vers moi pendant qu’il s’attardait à refermer la porte, avec ce sans-gêne né d’une longue intimité avec le vide qu’on voit aux veilleurs de nuit. Et j’eus en effet, l’espace d’un éclair, devant l’intime violence avec laquelle tout dans cette pièce l’expulsait, le même sentiment d’étrangeté absorbante qu’on ressent devant un veilleur de nuit boitant son chemin à travers un musée. Il fit quelques pas encore, de sa démarche lente et gauche de marin, leva sa lanterne, et m’aperçut. Nous nous regardâmes une seconde sans rien dire. Ce que je voyais naître sur ce visage lourd et fermé, plutôt que de la surprise, c’était une soudaine expression de tristesse qui l’éteignait tout entier, une singulière expression de tristesse avertie et sagace, comme on en voit aux vieillards à l’approche de leur dernière maladie, comme éclairée d’un rayon de mystérieuse connaissance. Il posa sa lanterne sur une table en détournant les yeux, et me dit d’une voix plus étouffée encore que ne le voulait la pénombre de la pièce :
— Tu travailles trop, Aldo. Viens donc dîner.
Et, balancés entre les grandes ombres que sa lanterne plaquait sur les voûtes, nous regagnâmes la poterne avec malaise. ..."
Julien Gracq Le Rivage des Syrtes Ed. José Corti (page 30 à 33)
Je m’asseyais, toujours un peu troublé par cette estrade qui semblait appeler un auditoire, mais bientôt enchaîné là comme par un charme. Devant moi s’étendaient en nappe blanche les terres stériles des Syrtes, piquées des mouchetures de leurs rares fermes isolées, bordées de la délicate guipure des flèches des lagunes. Parallèlement à la côte courait à quelque distance, sur la mer, une ligne pointillée noire : la limite de la zone des patrouilles. Plus loin encore, une ligne continue d’un rouge vif : c’était celle qu’on avait depuis longtemps acceptée d’un accord tacite pour ligne frontière, et que les instructions nautiques interdisaient de franchir en quelque cas que ce fût. Orsenna et le monde habitable finissaient à cette frontière d’alarme, plus aiguillonnante encore pour mon imagination de tout ce que son tracé comportait de curieusement abstrait ; à laisser glisser tant de fois mes yeux dans une espèce de conviction totale au long de ce fil rouge, comme un oiseau que stupéfie une ligne tracée devant lui sur le sol, il avait fini par s’imprégner pour moi d’un caractère de réalité bizarre : sans que je voulusse me l’avouer, j’étais prêt à douer de prodiges concrets ce passage périlleux, à m’imaginer une crevasse dans la mer, un signe avertisseur, un passage de la mer Rouge. Très au-delà, prodigieux d’éloignement derrière cet interdit magique, s’étendaient les espaces inconnus du Farghestan, serrés comme une terre sainte à l’ombre du volcan Tängri, ses ports de Rhages et de Trangées, et sa ceinture de villes dont les syllabes obsédantes nouaient en guirlandes leurs anneaux à travers ma mémoire : Gerrha, Myrphée, Thargala, Urgasonte, Amicto, Salmanoé, Dyrceta.
Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat sur la carte, je demeurais là parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique d’où ne me tirait pas même le fourmillement de mes paumes. Un bruissement léger semblait s’élever de cette carte, peupler la chambre close et son silence d’embuscade. Un craquement de la boiserie parfois me faisait lever les yeux, mal à l’aise, fouillant l’ombre comme un avare qui visite de nuit son trésor et sent sous sa main le grouillement et l’éclat faible des gemmes dans l’obscurité, comme si j’avais guetté malgré moi, dans le silence de cloître, quelque chose de mystérieusement éveillé. La tête vide, je sentais l’obscurité autour de moi filtrer dans la pièce, la plomber de cette pesanteur consentante d’une tête qui chavire dans le sommeil et d’un navire qui s’enfonce ; je sombrais avec elle, debout, comme une épave gorgée du silence des eaux profondes.
Un soir, comme j’allais quitter la pièce après une visite plus longue qu’à l’accoutumée, un pas lourd sur les dalles me réveilla en sursaut et me jeta, avant toute réflexion, dans une attitude de curiosité étudiée dont la hâte ne pouvait plus me donner le change sur le flagrant délit que je sentais peser sur ma présence dans la chambre. Le capitaine Marino entra sans me voir, son dos large complaisamment tourné vers moi pendant qu’il s’attardait à refermer la porte, avec ce sans-gêne né d’une longue intimité avec le vide qu’on voit aux veilleurs de nuit. Et j’eus en effet, l’espace d’un éclair, devant l’intime violence avec laquelle tout dans cette pièce l’expulsait, le même sentiment d’étrangeté absorbante qu’on ressent devant un veilleur de nuit boitant son chemin à travers un musée. Il fit quelques pas encore, de sa démarche lente et gauche de marin, leva sa lanterne, et m’aperçut. Nous nous regardâmes une seconde sans rien dire. Ce que je voyais naître sur ce visage lourd et fermé, plutôt que de la surprise, c’était une soudaine expression de tristesse qui l’éteignait tout entier, une singulière expression de tristesse avertie et sagace, comme on en voit aux vieillards à l’approche de leur dernière maladie, comme éclairée d’un rayon de mystérieuse connaissance. Il posa sa lanterne sur une table en détournant les yeux, et me dit d’une voix plus étouffée encore que ne le voulait la pénombre de la pièce :
— Tu travailles trop, Aldo. Viens donc dîner.
Et, balancés entre les grandes ombres que sa lanterne plaquait sur les voûtes, nous regagnâmes la poterne avec malaise. ..."
Julien Gracq Le Rivage des Syrtes Ed. José Corti (page 30 à 33)
dimanche 5 décembre 2010
La drôle de guerre d'Orsenna - Le rivage des Syrtes
Retour à la page 12, pour une information importante : sur la frontière que notre héros doit rejoindre, Orsenna, le pays qu’il quitte, est en guerre :
« … nous partions à l’heure réglementaire. Les jardins des faubourgs défilèrent sans agrément ; un air glacial stagnait sur les campagnes humides, je me pelotonnai au fond de la voiture et me mis à inventorier avec curiosité un grand portefeuille de cuir que j’avais retiré la veille à la Chancellerie en prêtant serment. Je tenais là, dans mes mains, une marque concrète de ma nouvelle importance, j’étais trop jeune encore pour ne pas trouver à la soupeser un plaisir presque enfantin. … Un souvenir, teinté à la fois d’absurde et de mystère, remontait lentement jusqu’à moi, qui m’avait aiguillonné sourdement depuis qu’on me destinait à ce poste perdu des Syrtes : sur la frontière que j’allais rejoindre, Orsenna était en guerre. Ce qui ôtait de la gravité à la chose, c’est qu’elle était en guerre depuis trois cents ans. »
Arrivée sur le rivage des Syrtes à l’Amirauté et rencontre avec le capitaine Marino.(page 19, extrait mis en ligne précédemment)
Page 20, Julien Gracq fait une description du lieu :
« Ainsi surgie des brumes fantomatiques de ce désert d’herbes, au bord d’une mer vide, c’était un lieu singulier que cette Amirauté. Devant nous, au-delà d’un morceau de lande rongé de chardons et flanqué de quelques maisons longues et basses, le brouillard grandissait les contours d’une espèce de forteresse ruineuse. Derrière les fossés à demi comblés par le temps, elle apparaissait comme une puissante et lourde masse grise, aux murs lisses percés seulement de quelques archères, et des rares embrasures des canons. La pluie cuirassait ses dalles luisantes. Le silence était celui d’une épave abandonnée ; sur les chemins de ronde embourbés, on n’entendait pas même le pas d’une sentinelle ; des touffes d’herbe emperlées crevaient çà et là les parapets de lichen gris ; aux coulées de décombres qui glissaient aux fossés se mêlaient des ferrailles tordues et des débris de vaisselle. La poterne d’entrée révélait l’épaisseur formidable des murailles : les hautes époques d’Orsenna avaient laissé leur chiffre à ces voûtes basses et énormes, où circulait un souffle d’antique puissance et de moisissure. Par les embrasures ouvertes au ras du pavé, des canons aux armes des anciens podestats de la ville béaient sur un gouffre immobile de vapeurs blanches d’où montait le souffle glacial du brouillard. Une atmosphère de délaissement presque accablante se glissait dans ces couloirs vides où le salpêtre mettait de longues coulures. Nous demeurions silencieux, comme roulés dans le rêve de chagrin de ce colosse perclus, de cette ruine habitée, sur laquelle le nom, aujourd’hui dérisoire, d’Amirauté, mettait comme l’ironie d’un héritage de songe. Ce silence engourdissant finit par nous immobiliser en face d’une embrasure, et ici se place pour moi le souvenir d’une mimique qui devait me devenir à la longue intensément significative : nos yeux, fixés sur le large, se fuyaient plus commodément ; s’accotant familièrement , comme par moquerie, à l’affût d’un canon énorme, Marino tira de sa poche une pipe et la frappa longuement contre le bouton de la culasse. Un rayon jaune glissait jusqu’à nous à travers le brouillard, et, des cours intérieures, soudain le chant paisible d’un coq vint apprivoiser dérisoirement cette ruine de cyclope, et il me revient aussi étrangement à l’oreille le très bref et très sec « Voilà! » avec lequel Marino parut clore la visite et rompre l’envoûtement, en martelant plus fort le talon de sa botte.
Déjà le brouillard se diluait d’encre : la nuit tombait. La capitaine Marino me présenta les trois officiers qui servaient sous ses ordres : c’étaient là tous les cadres de la flottille des Syrtes. Le dîner d’arrivée était servi, par exception, dans l’une des casemates de la forteresse ; la routine quotidienne s’en écartait d’instinct et n’osait plus en déranger les songes : on eût dit que ces bastions de légende effarouchaient la vie familière. Sous ces voûtes aux échos inquiétants, la conversation s’engageait mal ; on me pressait de questions sur Orsenna quittée la veille — Orsenna était bien loin ; je regardais la fumée des flambeaux d’apparat monter droite vers la pierre basse et nue, je respirais cette odeur froide de cave et de pavé moisi, j’écoutais les lourdes portes cloutées réveiller les échos des couloirs. Sous cet éclairage théâtral et faible, un halo de brume traînait encore pour moi autour des visages que je distinguais mal ; la contrainte hésitante et raidie d’une première rencontre ajoutait encore à la bizarre impression d’irréel qui m’envahissait ; aux instants de silence, que Marino ne cherchait guère à rompre, les visages des convives devenaient de pierre, retrouvaient un instant le profil dur et le masque austère des vieux portraits de l’âge héroïque pendus aux palais d’Orsenna. Le moment des toasts arriva : le plus jeune des officiers me souhaita la bienvenue « sur le front des Syrtes », et Marino leva sa coupe à la formule réglementaire jusqu’à la hauteur d’un sourire de visible ironie. Mon logement était préparé dans le pavillon du commandant : l’une des simples maisons basses ; la même odeur froide et moisie habitait ces longues pièces humides, grossièrement carrelées et presque vides. J’ouvris sur la nuit la fenêtre de ma chambre, — elle donnait sur la mer, — une palpitation faible venait des lagunes à travers le noir opaque. Les grandes ombres volant sur les murs au gré de la lumière vacillante m’intriguaient ; je la soufflai, me coulai dans des draps rêches et grenus, à la fade odeur moisie de suaire. Un bruit faible de vagues se glissa jusqu’à moi dans l’obscurité revenue : le léger étourdissement de la soirée persistait ; je me pinçai le bras : j’étais bien aux Syrtes. L’aboiement d’un chien, un remue-ménage et un piaillement de basse-cour m’arrivèrent distinctement à travers le silence. Presque aussitôt je m’endormis. »
Déjà le brouillard se diluait d’encre : la nuit tombait. La capitaine Marino me présenta les trois officiers qui servaient sous ses ordres : c’étaient là tous les cadres de la flottille des Syrtes. Le dîner d’arrivée était servi, par exception, dans l’une des casemates de la forteresse ; la routine quotidienne s’en écartait d’instinct et n’osait plus en déranger les songes : on eût dit que ces bastions de légende effarouchaient la vie familière. Sous ces voûtes aux échos inquiétants, la conversation s’engageait mal ; on me pressait de questions sur Orsenna quittée la veille — Orsenna était bien loin ; je regardais la fumée des flambeaux d’apparat monter droite vers la pierre basse et nue, je respirais cette odeur froide de cave et de pavé moisi, j’écoutais les lourdes portes cloutées réveiller les échos des couloirs. Sous cet éclairage théâtral et faible, un halo de brume traînait encore pour moi autour des visages que je distinguais mal ; la contrainte hésitante et raidie d’une première rencontre ajoutait encore à la bizarre impression d’irréel qui m’envahissait ; aux instants de silence, que Marino ne cherchait guère à rompre, les visages des convives devenaient de pierre, retrouvaient un instant le profil dur et le masque austère des vieux portraits de l’âge héroïque pendus aux palais d’Orsenna. Le moment des toasts arriva : le plus jeune des officiers me souhaita la bienvenue « sur le front des Syrtes », et Marino leva sa coupe à la formule réglementaire jusqu’à la hauteur d’un sourire de visible ironie. Mon logement était préparé dans le pavillon du commandant : l’une des simples maisons basses ; la même odeur froide et moisie habitait ces longues pièces humides, grossièrement carrelées et presque vides. J’ouvris sur la nuit la fenêtre de ma chambre, — elle donnait sur la mer, — une palpitation faible venait des lagunes à travers le noir opaque. Les grandes ombres volant sur les murs au gré de la lumière vacillante m’intriguaient ; je la soufflai, me coulai dans des draps rêches et grenus, à la fade odeur moisie de suaire. Un bruit faible de vagues se glissa jusqu’à moi dans l’obscurité revenue : le léger étourdissement de la soirée persistait ; je me pinçai le bras : j’étais bien aux Syrtes. L’aboiement d’un chien, un remue-ménage et un piaillement de basse-cour m’arrivèrent distinctement à travers le silence. Presque aussitôt je m’endormis. »
Le rivage des Syrtes, page 20 à 22 - Julien Gracq
Rencontre avec le capitaine Marino - Le rivage des Syrtes
"Nous roulâmes de longues heures à travers ces terres de sommeil. De temps en temps un oiseau gris jaillissait des joncs en flèche et se perdait très haut dans le ciel, tressaillant comme la balle sur le jet d’eau à la cime même de son cri monotone. Une corne de brume échouée sur un haut fond perçait le brouillard sur deux tons calmes, d’un gros soufflet assoupi. Un coup de vent parfois faisait sur les joncs son frôlement triste, un instant l’eau des lagunes évaporait sa buée sur une glace terne, une peau morte et privée de reflets. Quelque chose s’étouffait derrière ce brouillard de terrain vague, comme une bouche sous un oreiller. La piste soudain redevint route, une tour grise sortit du brouillard épaissi, les lagunes vinrent de toutes parts à notre rencontre et lissèrent les berges d’une chaussée à fleur d’eau, quelques fantômes de bâtiments prirent consistance : c’était le bout de notre voyage, nous arrivions à l’Amirauté. La route mouillée miroita faiblement ; aux côtés d’une silhouette qui balançait un fanal pour guider dans le mur de brouillard les évolutions de la voiture, se montrèrent un ciré de matelot, une vieille casquette d’uniforme, et une dure et courte moustache perlée de gouttes : le capitaine Marino, commandant la base des Syrtes.
On m’avait peu parlé de lui à Orsenna, sinon (la légèreté des bureaux secrets se montrait là sous son vrai jour) sinon sur ce ton désagréablement superficiel et ce négligé désinvolte avec lequel on fixe la nuance de quelque vague relation mondaine — comme d’un homme simplement « ennuyeux ». Cette disqualification sommaire avait suffi à le repousser jusqu’ici dans un très vague arrière-plan. Il était là, maintenant : une silhouette massive sortie de la pluie, et maintenant bien réelle au bout de cette fantasmagorie de brume, — nous allions vivre ensemble, — j’eus soudain la vive conscience de serrer la main d’un inconnu. Cette main était forte, lente et bienveillante, — l’accueil courtois, — et quelque moquerie voilée de bonhomie qui transparaissait dans la voix était faite pour me mettre à l’aise, dès l’entrée, sur ce qu’il y avait d’un peu scabreux dans une pareille prise de contact. Je compris dès l'abord qu’il ne s’élèverait pas entre nous de pique au sujet de mes singulières fonctions, — c’était beaucoup, — mais il me parut en même temps qu’il serait assez long d’en savoir davantage. Il y avait dans ce regard rapide et aigu une pénétration embusquée qui contrastait avec la grosse voix forte et rassurante, dans le masque calme et la bouche mesurée une maîtrise visible et une réserve. Les yeux, assombris par la visière très basse, étaient d’un gris de mer froid ; à cette main tannée qui s’attardait de façon marquée à serrer la mienne, il manquait deux doigts. Le capitaine Marino sortait bel et bien de la brume, et quelque chose en moi murmurait qu’on ne l’y replongerait plus désormais si commodément."
P. 19-20 - Le rivage des Syrtes de Julien Gracq Ed. José Corti
samedi 4 décembre 2010
Julien Gracq - Le rivage des Syrtes - extrait
"Le gouvernement d’Orsenna, comme celui de tous les Etats mercantiles, s’est toujours distingué par une méfiance jalouse à l’égard des chefs, et même des officiers subalternes, de ses armées et de ses flottes. Contre les risques d’une intrigue ou d’un coup d’Etat militaire, longtemps redouté à l’époque où des guerres continuelles l’obligeaient à tenir en campagne des forces importantes, l’aristocratie d’Orsenna n’a pas cru se prémunir assez en imposant la plus étroite sujétion des cadres militaires au pouvoir civil : depuis des temps très reculés, les plus nobles familles ne pensent point déchoir en déléguant auprès d’eux leurs jeunes hommes dans des fonctions qui touchent de fort près aux pratiques de l’espionnage, et dont l’effet a été longtemps d’étouffer dans l’œuf toute tentative de conspiration armée. Ce sont là les « yeux » célèbres de la Seigneurie : leurs pouvoirs mal délimités, mais en réalité toujours officieusement étayés par le poids d’un grand nom et le crédit d’une ancienne famille, leur laissent en général l’initiative la plus étendue, même au cours d’une campagne ; l’unité de vue et l’énergie dans la conduite des guerres d’Orsenna ont parfois souffert de l’atmosphère de méfiance et de la timidité dans le commandement qu’engendrent de pareilles pratiques, mais on considère en revanche que la situation fausse qui leur est faite est propre à développer très tôt le doigté politique et le sens de la diplomatie chez ceux que la Seigneurie destine à ses plus grands emplois. Ces débuts douteux d’espion accrédité se trouvèrent être ainsi longtemps le chemin obligatoire des plus hautes distinctions. Dans l’état de décrépitude et d’énervement où sont tombées aujourd’hui ces forces, Orsenna eût pu sans grand risque se relâcher d’une vigilance si soupçonneuse ; mais la force des traditions, comme dans tous les empires croulants, croît chez elle à mesure que se dénude plus ouvertement, dans les rouages du gouvernement et de l’économie, l’action prépondérante de tous les principes d’inertie : on délègue les fils de famille aux « yeux » dans le même esprit anodin où ailleurs on les envoie voyager à l’étranger et prendre part aux grandes chasses, mais on les y délègue toujours ; un cérémonial devenu avec le temps à demi bouffon, mais soigneusement conservé, continue même à marquer cette espèce de prise de toge virile. Mon père, dans sa demi-retraite, s’était inquiété de ma vie de dissipation ; il apprit avec plaisir mes dispositions nouvelles, il appuya ma démarche auprès de la Seigneurie de tout son crédit qui restait grand. Peu de jours après qu’on l’eut informé d’une décision de principe favorable, un décret du Sénat me confirma dans les fonctions d’Observateur auprès des Forces Légères que la Seigneurie entretenait dans la mer des Syrtes.
Dans sa volonté arrêtée de m’éloigner de la capitale, et de me rompre aux fatigues d’une vie plus rude, mon père m’avait servi peut-être au-delà de mes vagues désirs de changements. La province des Syrtes, perdue aux confins du Sud, est comme l’Ultima Thulé des territoires d’Orsenna. Des routes rares et mal entretenues la relient à la capitale au travers d’une région à demi désertique. La côte qui la borde, plate et festonnée de haut-fonds dangereux, n’a jamais permis l’établissement d’un port utilisable. La mer qui la longe est vide : des vestiges et des ruines antiques rendent plus sensible la désolation de ses abords. Ces sables stériles ont porté en effet une civilisation riche, au temps où les Arabes envahirent la région et la fertilisèrent par leur irrigation ingénieuse, mais la vie s’est retirée depuis de ces extrémités lointaines, comme si le sang trop avare d’un corps politique momifié n’arrivait plus jusqu’à elles ; on dit aussi que le climat progressivement s’y assèche, et que les rares taches de végétation d’année en année s’y amenuisent d’elles mêmes, comme rongées par les vents qui viennent du désert. Les fonctionnaires de l’Etat considèrent ordinairement les Syrtes comme un purgatoire où l’on expie quelque faute de service dans des années d’ennui interminables ; à ceux qui s’y maintiennent par goût, on attribue à Orsenna des manières rustiques et à demi sauvages — le voyage « au fond des Syrtes », quand on est contraint de l’entreprendre, s’accompagne d’un cortège de plaisanteries infini. Elles ne manquèrent pas dans le banquet d’adieu que je donnai à mes compagnons de débauche la veille de mon départ ; et cependant, dans les intervalles des toasts et des rires, il régnait parfois autour de la table comme une imperceptible gêne, un silence difficile à combler, où passait une ombre de mélancolie : mon exil était plus sérieux et plus lointain qu’il n’avait d’abord paru ; chacun sentait que la vie pour moi s’apprêtait à vraiment changer : déjà le nom barbare des Syrtes m’exilait du joyeux cercle. Une brèche définitive, pour la première fois, allait s’ouvrir dans cette ronde d’amitiés fraîches, — elle était faite, — déjà je gênais en la maintenant trop visible : on souhaitait obscurément de me voir disparaître pour l’aveugler. Comme nous nous séparions sur le seuil de l’Académie, Orlando me serra soudain dans ses bras, d’un air tendu et absorbé qui contrastait avec les propos légers de la soirée, et me souhaita d’un ton sérieux « bonne chance sur le front des Syrtes ». Je quittai Orsenna le lendemain de bonne heure, dans la voiture rapide qui portait aux Syrtes le courrier officiel.
Il y avait un grand charme à quitter au petit matin une ville familière pour une destination ignorée. Rien ne bougeait encore dans les rues engourdies d’Orsenna, les grands éventails des palmes s’épanouissaient plus larges au-dessus des murs aveugles ; l’heure sonnant à la cathédrale éveillait une vibration sourde et attentive dans les vieilles façades. Nous glissions au long de rues connues, et déjà étranges de tout ce que leur direction semblait choisir pour moi si fermement dans un lointain encore indéfini. Cet adieu m’était léger : j’étais tout à goûter l’air acide et le plaisir de deux yeux dispos, détachés déjà au milieu de toute cette somnolence confuse : nous partions à l’heure réglementaire. Les jardins des faubourgs défilèrent sans agrément ; un air glacial stagnait sur les campagnes humides, je me pelotonnai au fond de la voiture et me mis à inventorier avec curiosité un grand portefeuille de cuir que j’avais retiré la veille de la Chancellerie en prêtant serment."
P.9 à 12 Le rivage des Syrtes de Julien Gracq aux Editions José Corti
vendredi 3 décembre 2010
Le Roi Pêcheur - extrait
Un extrait du troisième acte de la pièce de Julien Gracq Le Roi Pêcheur.
Kundry
À quoi bon pour lui, maintenant ?… Le plus beau, le plus pur de tous ceux qui ont tenté la quête, il te fallait le prendre à ce piège ignoble. Il te fallait le chasser! (Geste d’Amfortas). Oh! J’ai compris ta ruse au premier coup d’œil. Il fallait, n’est-ce pas, qu’à tout prix il eût déguerpi du château avant ce soir. Parce que ce soir il était trop tard. Parce que ce soir il fallait tenter l’épreuve… Il fallait montrer le Graal, et tu sais que lui l’aurait reconnu!
À quoi bon pour lui, maintenant ?… Le plus beau, le plus pur de tous ceux qui ont tenté la quête, il te fallait le prendre à ce piège ignoble. Il te fallait le chasser! (Geste d’Amfortas). Oh! J’ai compris ta ruse au premier coup d’œil. Il fallait, n’est-ce pas, qu’à tout prix il eût déguerpi du château avant ce soir. Parce que ce soir il était trop tard. Parce que ce soir il fallait tenter l’épreuve… Il fallait montrer le Graal, et tu sais que lui l’aurait reconnu!
Amfortas
Avec une ironie ambigüe.
Je comprends ta confusion, crois-le, et j’y prends part. Tu as certes des reproches à me faire. Je l’avoue, mon procédé n’était pas des plus délicats. J’ai dû te compromettre. Il n’y avait pas d’autre moyen. Je m’en excuse. (Un temps). Je crains que tu ne sois plus très blanche aux yeux de cet ange de pureté... C’est dommage, — il y prenait goût.
Avec une ironie ambigüe.
Je comprends ta confusion, crois-le, et j’y prends part. Tu as certes des reproches à me faire. Je l’avoue, mon procédé n’était pas des plus délicats. J’ai dû te compromettre. Il n’y avait pas d’autre moyen. Je m’en excuse. (Un temps). Je crains que tu ne sois plus très blanche aux yeux de cet ange de pureté... C’est dommage, — il y prenait goût.
Kundry
Stupéfaite.
Est-ce ta bouche qui me parle ? Est-ce le roi du Graal ? Ou la voix de Clingsor ? (Bas, penchée sur lui). Tu sais que je l’aime — oui — plus que ma vie. Je l’ai aimé tout de suite. Mais je te le jure, Amfortas, et tu le sais aussi, ce n’est pas à ma propre humiliation que je pense. Je serais encore avec bonheur la poussière morte que fouleraient ses pieds et qui essuierait ses crachats — si seulement par lui j’avais pu voir resplendir le Graal!
Amfortas
Amfortas
Cela ne sera pas. Il est trop tard.
Kundry
Parce que tu ne le veux pas! Parce que tu es là devant à monter la garde, comme une araignée venimeuse dans sa toile… Parce que tu fais tête avec tes crocs, couché par terre, comme un vieux sanglier blessé qui défend sa bauge pleine de sang!
Amfortas
Dans un éclat terrible
Qui m'a blessé ?… Qui m'a couché à terre ?… Comprends-tu ce que tu dis ?
Qui m'a blessé ?… Qui m'a couché à terre ?… Comprends-tu ce que tu dis ?
Kundry
Amfortas!… Aie pitié! Est-il possible que tu te complaises dans ce supplice ? Que tu te plaises à tout tuer autour de toi, à en mourir, jour après jour ? Si tu n'as pas pitié de toi, n'as-tu pas pitié de nous, de Montsalvage ? Veux-tu que nous passions notre vie dans ces limbes, pareils aux bêtes des cavernes, à désirer et à gémir dans le noir ?
Elle marche vers la fenêtre
Le jour tombe sur Montsalvage… Brumbâne est déjà caché dans le brouillard… Ainsi les ténèbres pesaient sur la ville quand le voile du temple s’est déchiré… Encore un jour! Et ce jour entre tous les jours plus vide que les autres, plus triste que la mort… Ces choses toujours qui retombent… Ah! Je voudrais me rouler dans cette brume funèbre, et dormir…
Un temps.
Illinot harnache son cheval.
Amfortas
Avec une ironie amère.
Bon voyage! Le Pur nous quitte. Nous restons là! Tous deux. Seuls… Un couple exemplaire… (Un temps).Tu es comme moi, Kundry, tu remues de lointains souvenirs. Plus lointains même que les miens. Cela devrait pourtant t’aider à me comprendre.
Amfortas!… Aie pitié! Est-il possible que tu te complaises dans ce supplice ? Que tu te plaises à tout tuer autour de toi, à en mourir, jour après jour ? Si tu n'as pas pitié de toi, n'as-tu pas pitié de nous, de Montsalvage ? Veux-tu que nous passions notre vie dans ces limbes, pareils aux bêtes des cavernes, à désirer et à gémir dans le noir ?
Elle marche vers la fenêtre
Le jour tombe sur Montsalvage… Brumbâne est déjà caché dans le brouillard… Ainsi les ténèbres pesaient sur la ville quand le voile du temple s’est déchiré… Encore un jour! Et ce jour entre tous les jours plus vide que les autres, plus triste que la mort… Ces choses toujours qui retombent… Ah! Je voudrais me rouler dans cette brume funèbre, et dormir…
Un temps.
Illinot harnache son cheval.
Amfortas
Avec une ironie amère.
Bon voyage! Le Pur nous quitte. Nous restons là! Tous deux. Seuls… Un couple exemplaire… (Un temps).Tu es comme moi, Kundry, tu remues de lointains souvenirs. Plus lointains même que les miens. Cela devrait pourtant t’aider à me comprendre.
Kundry
Accablée
Qu’y a-t-il à comprendre? — sinon que ce qu’il y a de plus pur au monde est venu à Montsalvage, et que tu l’en chasses, en essayant de le salir.
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