vendredi 17 décembre 2010

"Le regard qui traverse ces silhouettes se perd dans une profondeur où l'on craint de lire" ...


"Quand le souvenir me ramène — en soulevant pour un moment le voile de cauchemar qui monte pour moi du rougeoiement de ma patrie détruite — à cette veille où tant de choses ont tenu en suspens, la fascination s’exerce encore de l’étonnante, de l’enivrante vitesse mentale qui semblait à ce moment pour moi brûler les secondes et les minutes, et la conviction toujours singulière pour un moment m’est rendue que la grâce m’a été dispensée — ou plutôt sa caricature grimaçante — de pénétrer le secret des instants qui révèlent à eux-mêmes les grands inspirés. Encore aujourd’hui, lorsque je cherche dans ma détestable histoire, à défaut d’une justification que tout me refuse, au moins un prétexte à ennoblir un malheur exemplaire, l’idée m’effleure parfois que l’histoire d’un peuple est jalonnée çà et là comme de pierres noires par quelques figures d’ombre, vouées à une exécration particulière moins par un excès dans la perfidie ou la trahison que par la faculté que le recul du temps semble leur donner, au contraire, de se fondre jusqu’à faire corps avec le malheur public ou l’acte irréparable qu’ils ont, semble-t-il, au-delà de ce qu’il est donné d’ordinaire à l’homme, dans l’imagination de tous entièrement et pleinement assumé. Envers ces figures vêtues d’ombre, dont le temps plus vite que pour d’autres érode puissamment les contours et les singularités personnelles, la violence universelle du reniement nous avertit qu’il participe — bien plus que du blâme civique incolore que dispensent sans chaleur les manuels d’histoire — du caractère lancinant du remords, et qu’il ravive la plaie ouverte d’une complicité intimement ressentie ; c’est que la force qui repousse vers les marges de l’histoire, où la lumière tombe plus obliquement, ces figures hantées, est celle d’un malade assiégé de mauvais songes qui ressent, non comme une froide obligation morale, mais comme la morsure d’une fièvre qui mange son sang, le besoin de se délivrer du mal. De tels hommes n’ont peut-être été coupables que d’une docilité particulière à ce que tout un peuple, blême après coup d’avoir abandonné en eux sur le terrain l’arme du crime, refuse de s’avouer qu’il a pourtant un instant voulu à travers eux ; le recul spontané qui les isole dénonce moins leur infamie personnelle que la source multiforme de l’énergie qui les a transmués un instant en projectiles. Plus étroitement tissus à la substance même de tout un peuple que s’ils en étaient l’ombre projetée, ils sont vraiment ces âmes damnées ; la terreur à demi religieuse qui les fait plus grands que nature tient à la révélation, dont ils sont le véhicule, qu’à chaque instant un condensateur peut intervenir à travers lequel des millions de désirs épars et inavoués s’objectivent monstrueusement en volonté. Le regard qui traverse ces silhouettes se perd dans une profondeur où l’on craint de lire ; la fascination qu’elles exercent tient au soupçon qui nous vient que la communication privilégiée — fût-ce pour le pire — qui leur a été consentie les a haussés, pour quelques secondes qu’il valait la peine d’être, à une instance suprême de la vie : nous dansons comme un bouchon sur un océan de vagues folles qui à chaque instant nous dépassent, mais un instant du monde dans la pleine lumière de la conscience a abouti à eux — un instant en eux l’angoisse éteinte du possible a fait la nuit — le monde orageux de millions de charges éparses s’est déchargé en eux dans un immense éclair — leur univers, refluant de toutes parts sur eux autour d’un passage où nous imaginons que la sécurité profonde se mêle inextricablement à l’angoisse, a été une seconde celui de la balle dans le canon de fusil."
Julien Gracq Le Rivage des Syrtes Éd. José Corti (p. 200-201) - Ci-après, une video :

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