lundi 2 février 2015

le poids

Hier je me suis fait accoster par une belle jeune fille alors que je sortais de chez moi pour faire les courses. Elle m'a demandé le chemin de la déchetterie.
 
— Prendre à droite la rue des quatre faces, au bout vous apercevez un petit pont blanc un peu sur votre gauche, vous le prenez, ensuite à gauche, vous marchez un peu et vous prenez la rue du rabat à droite, c'est au bout.
 
J'ai dû m'emmêler les pinceaux car ça n'avait pas l'air d'être clair pour la demoiselle.
 
 
— Je vais faire un bout de chemin avec vous, ça sera mon jogging du jour.
 
Nous marchons le long de la rue des quatre faces, elle, svelte et légère, moi juste un peu essoufflée car c'est la mise en route, mais ça va. je la laisse au bout de cette rue en lui indiquant le petit pont à rambardes blanches et en lui rappelant qu'  après qu'elle aura d'abord tourné à gauche, la rue du Rabat, à droite. Elle a juste un petit sac à main, que va-t-elle faire un dimanche matin, à la déchetterie ? Mystère. Peut-être  va-t-elle rendre visite aux Roms qui ont un camping juste à côté. 
 
Aujourd'hui, une autre dame m'aborde  ; cette dame que je voyais passer tous les matins devant chez moi dès l'aube, faisant partie des pendulaires familiers m'apprend qu'elle a cessé le travail à cause des poids trop lourds à porter que celui-ci exigeait. Résultat : descente d'organes. Petite femme pas costaud du tout, il lui fallait trimballer de lourds containers qu'elle remontait d'une pente de garage. J'apprends qu'elle vient du milieu des mariniers.
 
— Je ne peux plus faire ce boulot à cinquante neuf ans. Et quoi faire d'autre, je n'ai pas de bagages ! Je suis d'un milieu de mariniers, j'ai été mise en pension à six ans, je ne l'ai pas supporté, j'étais toujours angoissée loin de ma mère. Angoissée comme j'étais je n'ai pas pu  étudier. J'ai beau avoir été au médecin du travail, ils ont constaté que je ne devais plus porter de poids trop lourds mais les patrons ont continué à exiger que je continue et puis j'ai eu cette descente d'organes. J'ai cru qu'il faudrait m'opérer. J'ai si peur de l'hôpital que j'ai failli me foutre à l'eau plusieurs fois. Regardez, plusieurs fois, j'étais là avec mon petit chien, regardez juste à cet endroit-là, dit-elle en pointant du doigt  un endroit de la berge.
 
Quand elle a appris que son mal pouvait être soigné  par une kiné elle a repris espoir.
 
— Vous avez peur de l'hôpital à ce point ?
 
— Vous ne pouvez pas vous imaginer. Et c'est pas encore sûr à cent pour cent que je vais pas devoir y passer sur la table d'opération !
 
La kiné a su lui remonter le moral, beau travail !
 
 Si elle avait sauté qu'en aurait pensé le minuscule chien frétillant qu'elle retient au bout de la laisse ? Je   lui ai confié combien les péniches m'ont toujours fait rêver, ce qui l'a fait rire malgré tout.
 
— Oh mais j'ai des amies marinières qui pour rien au monde n'auraient fait autre chose. Il n'y a que moi je crois à avoir réagi comme ça. Parce que marinière, c'est pas non plus un métier de femme. Ma mère avait des hernies énormes à force de porter les cordages. Il y a des métiers qui ne devraient pas être autorisés aux femmes.
 
J'opine du bonnet. Très honorée d'avoir recueilli de sa bouche  des informations de ce genre sur le travail des femmes, je la réconforte et nous nous quittons en souriant. Fini les larmes du début. J'espère la revoir bientôt, en pleine forme.
 
 

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