vendredi 20 février 2015

L'éducation du sentiment

Je pensais pour ma part que le sentiment  ne s'éduque pas, étant comme une sorte d'instinct plutôt positif afin de repérer le danger, ou de donner le feu vert,    lorsqu'on navigue dans les milieux potentiellement bénéfiques ou  hostiles, qu'ils soient des regroupements familiaux ou composés  de gens sur un même lieu de travail. "Sentiments",  comparables à une paire d'antennes. Pour ma part avec l'âge ce "sentiment" s'est affiné en ce sens que je repère par exemple assez vite quand "ce n'est pas la peine" de s'investir vis-à-vis d'une personne avec qui éventuellement j'aurais initialement pensé à une amitié possible ; le fameux "peine perdue" m'est maintenant vite communiqué par cette "paire d'antennes", et j'ai du même coup  acquis  cette capacité de passer à autre chose sans délai,  d'oublier,  dès lors que,  je le répète "ces antennes", ces sentiments qui pour moi viennent de l'instinct,  m'ont communiqué le message. Or voici un livre L'Education sentimentale, qui semblerait dire que le sentiment est éducable. S'il faut entendre par là qu'il s'affine je le sais d'expérience, mais il s'agirait d'autre chose si j'en crois la préface. L'Education sentimentale est un livre que j'aurais dû lire en terminale mais je ne l'ai pas fait, n'ayant pas essayé d'aborder même la première page... alors que peut-être ce livre m'aurait fait gagner du temps. Allez savoir, dans le sens de "Lisez, ma grande !" (aparté qui m'est adressé, auto-sollicitation intellectuelle mais dont vous savez que vous pouvez vous emparer pour vous-mêmes). Voici le début, fort intéressant à mes yeux, de la préface de Pierre-Louis Rey  : 
 
 
"L'Éducation sentimentale est le plus mythique des romans français du XIXe siècle. On y devine (on croit y deviner), en transparence, la vie de Flaubert ; mais aussi le plus haut degré de sa tentation d'un "livre sur rien". Cherchant à définir "le premier effort de l'écrivain vers le style", Proust y puise ses meilleurs exemples : ses analyses du talent de Flaubert, auquel il n'accordait qu'une "intelligence moyenne", ont fondé  la modernité de L'Education sentimentale. Des grands romans d'apprentissage de l'époque, elle est le parangon : Adolphe,   Illusions perdues, Le Lys dans la vallée, Volupté, Dominique pourraient  s'intituler "L'Education sentimentale", ou plus banalement, du sous-titre choisi par Flaubert, "Histoire d'un jeune homme". À l'optimisme épique des Misérables, elle oppose le désenchantement de la seconde génération romantique, celle qui assista au naufrage des songeries de 1848, et cette désillusion est aussi, jusqu'aux yeux des enfants de mai 1968, un indice de modernité. Ce titre mythique contient pourtant, Proust l'a remarqué, une faute de français, si par "éducation sentimentale" il faut entendre "éducation du sentiment". Parions que cette ambiguïté grammaticale  n'a pas échappé à Flaubert. L'acception péjorative de l'adjectif "sentimental" est attestée par un passage de Madame Bovary : elle était, écrit Flaubert, plus "sentimentale qu'artiste". La sentimentalité gâte les idées et énerve les passions. Elle est même impuissante à éduquer le sentiment. À la limite, elle est le contraire d'une éducation.
 
Si ce titre est fautif, Flaubert avait eu le temps de le méditer. Il a en effet publié dès 1845 une première version de L'Education sentimentale [...]
 
... On ne doit pas imaginer Flaubert ressassant sa vie durant cet épisode banal  (NP : la rencontre avec Elisa Schlesinger) qui n'emplit l'existence de Frédéric Moreau  (NP : le personnage principal de L'Education sentimentale) que parce que celle-ci sonne creux."
 
Mon commentaire : dans ma doxa personnelle "sentiment" se confond presque avec instinct de conservation, ici, on traite d'autre chose qui est la sentimentalité. Les mots recouvrent des sens différents selon la doxa, attention ! J'ai bien compris maintenant le sujet :  la sentimentalité, effectivement, sans ou avec nunucheries, nous verrons,  je suppute en m'appuyant sur la préface que  chez Flaubert il s'agirait de "dénoncer" l'échec d'un jeune homme qui  loupe sa vie parce qu'il se fabrique une obsession pour se distraire de son désœuvrement.  Attitude aux antipodes de l'instinct en somme, elle ressortirait plutôt de la détresse que les désillusions ont fait naître,  désillusions du personnage que je découvrirai à la lecture  ou que l'auteur m'aidera à deviner ...  au regard  aussi du climat de découragement  touchant cette génération comme l'a mentionné l'auteur de la préface. Et pour finir, écoutez ces quelques mots de Sandro Penna, il s'agit d'un poème déjà mis en ligne hier. Écoutez comme le sentiment de ce poète est noble. Point de mièvrerie, il est debout ce poète :



Ils m'ont battu. À toi seul, enfant

je saurais dire que rien, rien n'importe.


Mais je le dis à un reflet de lumière

qui me poursuit, me poursuit dans l'eau morte.

Sandro Penna (1906-1976)

      

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