mercredi 4 mai 2016

Un poème de Novalis, un autre de Fernando Pessoa et, à entendre sur Livre audio, des poèmes en prose de Baudelaire


 En toutes choses l'Un, et dans l'Un toutes choses,
Voir l'image de Dieu sur une herbe, un caillou,
L'esprit de Dieu chez l'homme et dans les animaux,
Là est ce qu'on se doit d'avoir au fond du cœur.


Novalis



Mais si Dieu est ceci : les arbres et les fleurs
Et les monts et le clair de lune et le soleil,
Ça me sert à quoi de l'appeler Dieu ?
Je l'appelle fleurs et arbres et monts et soleil et clair de lune ;
Parce que, s'il s'est fait, pour que je le voie,
Soleil et clair de lune et fleurs et arbres et monts,
S'il m'apparaît comme étant arbres et monts
Et clair de lune et soleil et fleurs,
C'est qu'il veut que je le reconnaisse
En tant qu'arbres et monts et fleurs et clair de lune et soleil.

Fernando Pessoa


Dans le poème de Baudelaire qui va suivre, le poète ne chante pas, et même il déchante un peu. En effet il va sentir une érosion soudaine de l'amour qu'il éprouve pour une dame par la difficulté d'un coup, de communiquer entre eux, qui s'aimaient, s'aiment encore peut-être après l'événement raconté par Baudelaire, mais avec moins d'enthousiasme de la part de Baudelaire. Le spleen le prend  : là pour le coup, Baudelaire ne prend pas son envol tel l'albatros ou la coccinelle. C'est plus un poème de la réflexion philosophique sous-jacente. Le poème s'intitule  Les yeux des pauvres :

"Ah ! vous voulez savoir pourquoi je vous hais aujourd’hui. Il vous sera sans doute moins facile de le comprendre qu’à moi de vous l’expliquer; car vous êtes, je crois, le plus bel exemple d’imperméabilité féminine qui se puisse rencontrer.

Nous avions passé ensemble une longue journée qui m’avait paru courte. Nous nous étions bien promis que toutes nos pensées nous seraient communes à l’un et à l’autre, et que nos deux âmes désormais n’en feraient plus qu’une ; – un rêve qui n’a rien d’original, après tout, si ce n’est que, rêvé par tous les hommes, il n’a été réalisé par aucun.

Le soir, un peu fatiguée, vous voulûtes vous asseoir devant un café neuf qui formait le coin d’un boulevard neuf, encore tout plein de gravois et montrant déjà glorieusement ses splendeurs inachevées. Le café étincelait. Le gaz lui-même y déployait toute l’ardeur d’un début, et éclairait de toutes ses forces les murs aveuglants de blancheur, les nappes éblouissantes des miroirs, les ors des baguettes et des corniches, les pages aux joues rebondies traînés par les chiens en laisse, les dames riant au faucon perché sur leur poing, les nymphes et les déesses portant sur leur tête des fruits, des pâtés et du gibier, les Hébés et les Ganymèdes présentant à bras tendu la petite amphore à bavaroises ou l’obélisque bicolore des glaces panachées; toute l’histoire et toute la mythologie mises au service de la goinfrerie.

Droit devant nous, sur la chaussée, était planté un brave homme d’une quarantaine d’années, au visage fatigué, à la barbe grisonnante, tenant d’une main un petit garçon et portant sur l’autre bras un petit être trop faible pour marcher. Il remplissait l’office de bonne et faisait prendre à ses enfants l’air du soir. Tous en guenilles. Ces trois visages étaient extraordinairement sérieux, et ces six yeux contemplaient fixement le café nouveau avec une admiration égale, mais nuancée diversement par l’âge.

Les yeux du père disaient : « Que c’est beau ! que c’est beau ! on dirait que tout l’or du pauvre monde est venu se porter sur ces murs. » – Les yeux du petit garçon: « Que c’est beau ! que c’est beau ! mais c’est une maison où peuvent seuls entrer les gens qui ne sont pas comme nous. » – Quant aux yeux du plus petit, ils étaient trop fascinés pour exprimer autre chose qu’une joie stupide et profonde.

Les chansonniers disent que le plaisir rend l’âme bonne et amollit le coeur. La chanson avait raison ce soir-là, relativement à moi. Non seulement j’étais attendri par cette famille d’yeux, mais je me sentais un peu honteux de nos verres et de nos carafes, plus grands que notre soif. Je tournais mes regards vers les vôtres, cher amour, pour y lire ma pensée ; je plongeais dans vos yeux si beaux et si bizarrement doux, dans vos yeux verts, habités par le Caprice et inspirés par la Lune, quand vous me dites: « Ces gens-là me sont insupportables avec leurs yeux ouverts comme des portes cochères! Ne pourriez-vous pas prier le maître du café de les éloigner d’ici ? »
Tant il est difficile de s’entendre, mon cher ange, et tant la pensée est incommunicable, même entre gens qui s’aiment !"


Charles Baudelaire, « Les yeux des pauvres », Le Spleen de Paris


 Les 12 poèmes, ici :

http://www.litteratureaudio.com/livre-audio-gratuit-mp3/baudelaire-charles-petits-poemes-en-prose-selection-version-2.html

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